Zelik WODOWSKI convoi 6 par son fils Léon WODOWSKI

« Mon père avait une force de vie étonnante… C’est cette force de vie qui, certainement, lui a permis de survivre à l’internement à Birkenau, de trouver la force de s’évader, de rejoindre les partisans, et par ces actions à leur côté, de retrouver sa dignité d’homme.

Mon père, Zelik WODOWSKI, est né en juin 1911 à Dabrowa près de Piotrkow-Trybunalski, pas loin de Lodz en Pologne.

Il était le troisième d’une famille de quatre enfants, Srull, Anna, Zelik et Yocek. Mon grand-père qui était boulanger portait le nom de Shlomo-Baker, et ma grand-mère s’appelait Esther.

Lorsque mon père évoquait son enfance, c’était souvent pour raconter ce qu’il faisait avec son père. C’est sûrement de ce fait qu’il a lui aussi été boulanger. Il racontait aussi, que pour améliorer leur quotidien, il faisait le tour de Dabrowa avec son père en tant que vitrier.

Mes grands-parents, Esther et Shlomo, ont été déportés à Treblinka en 1942 où ils ont disparu.

En 1929, mon père avec sa sœur Anna (ensemble ou séparément ?) ont quitté la Pologne et leur famille pour émigrer vers la France. Mon père ne nous a jamais raconté son installation à Paris.

C’est à Paris qu’il a rencontré ma mère Henia Winnikamien. C’est là qu’ils se sont mariés. Les moyens n’étaient pas grands. Ils travaillaient tous les deux. Ma grand-mère maternelle s’occupait de ma sœur et de moi.

A la déclaration de la guerre, comme beaucoup d’émigrés Juifs polonais, mon père s’est engagé dans un bataillon polonais. Après la débâcle, il est rentré à pied depuis la Bretagne.

En octobre 1940, comme la plupart des Juifs vivant en France, il est allé à la mairie pour se déclarer, lui, sa femme et ses deux enfants en tant que Juifs. « Ils ne vont pas nous tuer parce que nous sommes Juifs » pensait-il à l’époque !

En mai 1941, il a été convoqué par les autorités françaises, arrêté et interné à Beaune-la-Rolande. Il avait très envie de fuir, mais notre mère qui lui avait rendu visite l’en a dissuadé. Elle pensait que c’était mieux ainsi.

Pendant cette période notre mère a accompli de multiples tâches pour subvenir à nos besoins. En juillet 1942, elle travaillait chez une dentiste comme femme de ménage. Cette femme ayant eu vent de ce qui allait se passer, lui a permis de dormir la nuit chez elle. Le 16 juillet à midi, notre mère est venue nous voir pour s’assurer que nous allions bien, mais une demi-heure plus tard, ce sont deux agents de police qui se sont présentés à notre porte. Ils avaient l’ordre d’arrêter notre mère. Elle a voulu nous emmener, mais les agents le lui ont déconseillé, et lui ont dit de nous laisser avec notre grand-mère. Que ce serait mieux ainsi. Elle nous a quittés en nous disant « qu’elle allait travailler pour nous envoyer de l’argent". Elle a été déportée par le convoi n°12 du 29 juillet 1942 pour Auschwitz, et sans doute gazée immédiatement à son arrivée. Nous avons fait des recherches, elle n’a jamais été immatriculée.

En oubliant de déclarer sa belle-mère, notre Boubé, mon père nous a permis à ma sœur et à moi de continuer à exister. Lors de l’arrestation de notre mère en juillet 1942, la police n’avait pas d’ordre pour arrêter notre grand-mère et nous avons pu ainsi rester avec elle.

Mon père avait une force de vie étonnante. Nous en avons pris la mesure lorsqu’il a dû se faire opérer d’une tumeur. Il a lutté avec acharnement contre la maladie. Mais, cette fois, c’est la maladie qui a vaincu. C’est cette force de vie qui, certainement, lui a permis de survivre à la déportation à Birkenau, de trouver la force de s’évader, de rejoindre les partisans, et par ces actions à leur côté, de retrouver sa dignité d’homme.

C’est cette histoire qu’il a raconté lui-même dans cet article paru dans le journal « Naïe Presse » tout de suite après son retour en 1945.

UN PARTISAN SE VENGE

(La remarquable histoire d’un ouvrier boulanger juif de Paris)

Recueilli et raconté par Maurice BEKER

Il s’était passé plusieurs mois depuis la fin de la guerre et nous n’avions aucune nouvelle de Zelik WODOWSKI  l’ouvrier boulanger de Paris.  Notre espoir de le revoir un jour ne cessait de diminuer.  Et voilà que nous le retrouvons, avec grande joie, à la fin d’octobre 1945.

Il était épuisé, un peu vieilli, le visage marqué par des années de souffrances inhumaines. Mais son regard, son maintien, toujours aussi modestes, reflétaient un être qui témoignait que nous avions devant nous, non seulement une victime de la barbarie nazie, mais aussi un homme qui a largement contribué par ses actions à se venger lui-même ainsi que ses frères.

Zelik Wodowski  nous a montré un paquet de documents, des attestations concernant son rôle parmi les partisans, sa participation volontaire à l’Armée Rouge et enfin à l’Armée Populaire polonaise.

Mais évoquons d’abord sa remarquable histoire.

Le début ne diffère pas de l’histoire de milliers d’autres. Il a été arrêté à Paris le 14 mai 1941. Il a passé 14 mois à Beaune-la-Rolande puis a été déporté à Auschwitz-Birkenau. Il a été tatoué du n°49614. Là, il a compris qu’un jour ou l’autre les nazis le tueraient, puis est arrivé l’ordre d’envoyer 2000 Juifs de Birkenau à Varsovie afin de nettoyer le ghetto. C’est peu après que commencent précisément ses souvenirs extraordinaires.

Mais laissons-le raconter.

« C’était en juillet 1944. Sous les coups des SS, nous travaillions à nettoyer les ruines du ghetto. Nous avions le cœur serré de voir ce qu’était devenue l’ancienne Varsovie juive.  Parmi les ruines trempées de flots de sang juif, nous trouvions des ossements et aussi des livres saints, des livres de prières déchirés, des Torahs, des Meguila, des lampes de Hanouka, parfois même des pièces de monnaie. Il arrivait que des ouvriers polonais viennent à la recherche d’éventuels objets à échanger contre de la nourriture. Mais tous ne venaient pas avec cette idée. Au bout de quelques temps passés à Varsovie, j’ai fait la connaissance de deux d’entre eux. Profitant d’un instant où le gardien s’est retourné, ils m’ont dit :

« Nous sommes tous les deux communistes, nous voulons t’aider, si tu veux, nous te sortirons d’ici et te conduirons chez les partisans. »

Évidemment j’étais heureux de me soustraire aux Allemands et surtout de pouvoir commencer à relever la tête et à venger mes frères. Le lendemain 14 juillet 1944, les ouvriers polonais m’ont fourni des vêtements civils et grâce à l’une de leurs connaissances, ils m’ont sorti du ghetto à bord d’un camion de briques. Cela s’est passé rue Gesia au bout du ghetto.  

Je suis descendu du véhicule à l’endroit convenu et j’ai retrouvé mes deux compagnons polonais. Ils m’ont conduit jusqu’à la forêt de Bielany. Là, nous nous sommes chaleureusement quittés et je me suis enfoncé dans la forêt jusqu’à Puszcza Kampinoska.   Selon leurs indications, il me fallait encore parcourir cinquante kilomètres de nuit, jusqu’au village de Kranolec où mes compagnons m’avaient envoyé.

LA DIXIEME MAISON

Voici ce qui avait été convenu. Je devais arriver au village à 10 heures du soir, compter les maisons jusqu’à la dixième, frapper trois fois à la porte et attendre. C’est ainsi que cela s’est passé. Au troisième coup une vieille Polonaise m’a ouvert la porte et sans rien me demander m’a fait entrer dans la pièce. Elle m’a indiqué d’un signe la table et m’a invité à manger un « krupnik », du pain, du fromage et un litre de lait. Inutile de préciser que je me suis précipité comme un fou sur la nourriture. Lorsque j’eus fini de manger, la vieille femme m’adressa ses premières paroles :

« Retourne dans la forêt et reviens demain soir à 10 heures».

La porte s’est refermée derrière moi et je suis retourné dans la forêt, un peu étourdi de tout ce que j’avais vécu ces derniers jours. Ces vingt-quatre heures s’étaient écoulées de façon incroyable et devant mes yeux ont ressurgi des images du ghetto, de mes malheureux camarades et des meurtriers allemands.

« Suis-je vraiment libre ? » me suis-je à nouveau demandé ?

J’APERCOIS UN OFFICIER ALLEMAND 

C’est avec peine que j’attends jusque 10 heures du soir. Je retourne au village et frappe trois fois à la porte de la vieille femme. La porte s’ouvre et se referme derrière moi et que vois-je ? A la table, à deux mètres de moi, assis, un officier de gendarmerie allemand casque sur la tête et mitraillette à la main qui m’observe de la tête aux pieds.

Impossible de raconter ce que j’ai vécu à cet instant. Je me suis précipitamment collé à la porte. Des centaines de pensées se sont bousculées dans mon cerveau. On m’a trahi, je suis retombé entre les mains des Allemands. Que faire ? Il est déjà trop tard pour m’enfuir.

« Zodrastvie Tovaritch » (Salut Camarade !)

Ces paroles ont interrompu mes réflexions. Je n’en croyais pas mes oreilles. Celui que je rencontrais n’était donc pas un nazi ! Et cet officier me regardait et me souriait amicalement.

 « Panie souda, Tovaritch » (Viens ici Camarade !)

J’étais hypnotisé. Il s’est levé et m’a chaleureusement pris la main pour me conduire jusque la table.

«As-tu faim Camarade ? As-tu mangé aujourd’hui ? » Et, sans attendre ma réponse, il a appelé : «Petite Mère, donne-lui à manger ! »

Un saladier de pâtes au lait est apparu sur la table. Je n’ai pas mangé, j’ai englouti.

«Petite Mère, donne-lui z’en encore ! »

L’officier s’amusait de mon appétit extraordinaire. Bref, je n’avais pas encore prononcé le premier mot, que j’avais déjà avalé trois assiettes de pâtes. 

« Alors, comment te sens-tu maintenant ? » m’a-t-il demandé en souriant , et a ajouté :

« Un partisan doit avoir de la force pour combattre ».

Il s’est mis à me poser des questions :

« Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Comment t’appelles-tu ? Ton métier à Paris ? Ouvrier, commerçant ? Ça n’a pas d’importance, on peut être commerçant, mais pas malhonnête ! »

Mais il était content que je sois un ouvrier. Puis il s’est présenté :

« Je m’appelle Fiodor Timofeyewicz Tchapligin de Moscou. Je suis enseignant et maintenant, je suis chef des partisans soviétiques. Bon viens, partons. Bonne nuit Matouchka ! »

DANS LA FORET AVEC LES PARTISANS

En arrivant dans la forêt, Tchapligin me dit en me montrant un arbre :

« Eh bien ! C’est là que tu vas habiter. » 

J’ai ouvert de grands yeux  « Qu’est-ce que cela veut dire sous un arbre ? » 

Tchapligin s’est mis à rire de bon cœur.

« Soulève les quelques herbes à gauche près de l’arbre ! »

C’est ce que j’ai fait et j’ai aperçu une entrée étroite. Nous nous y sommes engagés et nous nous sommes retrouvés à trois mètres sous terre dans une pièce couverte de paille, une sorte de hutte, où se trouvaient déjà installés quelques partisans. Le commandant m’a présenté les autres, on m’a donné un fusil et des vêtements de la Feldgendarmerie allemande.

 « Tu t’appelles Maniek, n’oublie pas »,  m’a recommandé Tchapligin, satisfait d’apprendre que je savais utiliser une arme, car j’avais servi dans l’armée.

Et c’est ainsi que je suis devenu un partisan soviétique.

PREMIERE ACTION

Nous étions un groupe de 82 partisans dont deux femmes très vaillantes. Nous étions répartis dans la forêt en petits groupes. 

Le lendemain, c’était le 15 Juillet 1944. Deux partisans d’un autre lieu sont arrivés et nous ont informés que le jour même à 4 heures de l’après-midi, six camions allemands passeraient par la forêt, chargés d’armes en direction du front vers Varsovie.

Nous nous sommes immédiatement préparés, vêtus de nos tenues de Feldgendarmen allemands, avec les insignes de métal sur la poitrine et à 4 heures de l’après-midi les camions se sont effectivement présentés. Le commandant Tchapligin leur a alors ordonné de s’arrêter afin de contrôler leurs papiers.

Les chauffeurs allemands ont salué avec un  « Heil Hitler » et notre commandant, qui parle allemand de manière impeccable, a exécuté son travail de façon brillante. Les cinq premiers camions étaient vides, il les a laissé passer. Par contre, le sixième était rempli de mitrailleuses et de munitions.

« Halte ! » s’écrie notre commandant. « Vos papiers me semblent douteux. Vous devez être  des partisans déguisés, pardi ! » dit-il en criant après les SS, stupéfaits, occupant le camion.

 « Mais, nous sommes de vrais SS ! » s’écrient les occupants du camion.

 « Nous vérifierons cela à la Kommandantur de la forêt » leur répond Tchapligin.

C’est à moi qu’échut l’honneur de m’occuper de l’un des premiers chauffeurs. Nous sommes entrés dans la forêt. Là, les SS ont compris dans quel piège ils sont tombés.

MA VENGEANCE

« Maniek, me lance notre commandant. Fais avec eux ce qui te convient. Tu comprends l’allemand et tu dois venger les Juifs. »

C’était le moment que j’attendais.

« Déshabillez-vous ! » Leur ai-je intimé avec le ton autoritaire des SS, comme ils le faisaient avec nous à Birkenau.

Les soldats SS pleurent, effrayés. Ils sortent des photos : « J’ai une femme, un enfant ! »

« Et vous ! Qu’avez-vous fait avec nos femmes, bande de porcs ? M’écriais-je !  Mettez-vous tous en rang ! »

Ma nouvelle mitrailleuse qui devait servir à Varsovie contre les résistants allait maintenant accomplir une œuvre utile. Et seize bourreaux nazis de moins pour assassiner nos frères !

Il ne s’est pas passé un jour sans que nous n’ayons une mission à accomplir, un attentat contre un train allemand, une attaque contre un groupe de soldats allemands venus piller un village, la capture d’un dépôt d’armes. Moi qui n’avais jamais fait de mal à une mouche même sur un mur, je suis devenu le spécialiste des règlements de compte contre les nazis.

Un jour, J’ai appris que deux fascistes polonais ont remis aux Allemands un couple de Juifs. Je me suis rendu chez ces fascistes et ai exercé ma vengeance.

 Cela a duré ainsi jusqu’au 25 janvier 1945, jour où nous avons rejoint l’Armée Rouge et sommes devenus membres officiels de l’Armée Rouge.

Je suis resté avec une section afin de débarrasser la forêt des Allemands qui y étaient installés et nous les avons chassés par centaines.

Puis on nous a envoyé à Lublin, plus tard à Brestlitovsk. Le désir de vengeance qui brûlait en moi à l’égard des SS n’a pas diminué et j’ai tout fait pour qu’ils paient le plus cher possible pour nos victimes innocentes et désarmées.

Le 14 avril 1945, je me suis engagé comme volontaire dans l’armée de Katchouchka avec laquelle j’ai été jusqu’à Sztettin. Là encore, je me suis efforcé de faire payer cette dette. J’ai quitté l’armée polonaise au mois d’octobre après qu’on m’a remis différents documents et attestations des Armées Rouge et polonaise.

De retour à Paris, je n’ai pas retrouvé ma femme. Dans ma peine, j’ai au moins une consolation, j’ai contribué à venger l’assassinat de ma femme et de millions d’autres innocents.

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