Témoignage sur Szlama Charles RAJCHSZAJD convoi 6 par son frère Maurice RAJADE né RAJCHSZAJD

Szlama Rajchszajd, on l'appelait Charles, était l'aîné d'une famille de 7 enfants, composée de deux filles et cinq garçons. Mon frère Charles est né à Varsovie le 11 mars 1911.

En 1930, mon père Aaron alors âgé de 45 ans et Szlama 19 ans, ont pris la la décision de se rendre en France afin de juger des possibilités matérielles et administratives dans l'intention de quitter définitivement la Pologne antisémite.

La Pologne à cette époque était frappée de plein fouet par les conséquences de la crise de 1929 et sujette plus que jamais à l'antisémitisme.

A leur arrivée en France, mon père et Charles sont pris en charge par la sœur de mon père Cypa née Rajchszajd, qui avait quitté Varsovie quelques années auparavant. Ma tante Cypa et son mari Salomon Elwing leur ont trouvé alors un petit logement à proximité de chez eux, au 54 rue de Strasbourg à Vincennes.

Aussitôt installés, ils se mirent en quête de chercher un travail en tant que tricoteur. La chance leur a souri, ils ont trouvé un emploi de tricoteur à domicile sur deux machines fournies par un fabricant de tricots parisien.

Quelques semaines après, leur situation matérielle s'étant un peu améliorée, mon père a décidé de faire venir une partie de la famille restée à Varsovie. Nous sommes alors en 1931, et ce premier regroupement familial se compose de ma mère Cyrla, 45 ans, mon frère Szmul (Marcel), 10 ans, ma sœur Chana (Suzanne), 7 ans et moi-même Maurice, 6 ans benjamin de la famille.

Mon père entretemps, afin de nous accueillir, avait déniché un logement un peu plus spacieux que celui de Vincennes situé au 94 rue des Sorins à Montreuil sous bois.

Dans cette banlieue vivait une importante communauté juive polonaise composée de plusieurs centaines de familles, comme mon ami, l'historien Jean Laloum le confirme dans le mémoire sur la banlieue.

Dans ce Montreuil, écrit-il, cette communauté juive était organisée, avait sa propre shul, ses épiceries, ses boucheries, ainsi que ses mouvements associatifs très engagés à gauche. Mon père va se plaire dans ce quartier d'autant que la shul située au 179 bis rue de Paris à Montreuil est toute proche de chez nous. La majeure partie des fidèles de cette synagogue parlait le yiddish et observait les mêmes pratiques religieuses que celles que mon père avait connues.

Le hasard a fait que nous avons eu la chance d'avoir comme voisins de palier la famille Jablonski Juifs polonais parlant le yiddish. Ce sera pour nous une bénédiction de nous côtoyer, de cohabiter les uns avec les autres. J'ai conservé le souvenir de cette famille qui nous a aidés tant dans les démarches administratives que dans le soutien et la bonté dont ils ont fait preuve à notre égard.

Cette famille fut malheureusement très éprouvée, la maman fut déportée, le papa fut interné à Pithiviers d’où il a réussi à s'enfuir. Le fils aîné Maurice fut déporté à Maidanek et survivant de cet enfer. Les quatre autres enfants, cachés en zone libre, ont eu la chance d'échapper à la déportation.

Un matin, on a frappé à la porte de la maison, un monsieur est entré, un journal yiddish « Unzer Wort » à la main et s'est adressé à mon père :

« Monsieur Rajchszajd, avez vous un fils de 14 ans qui s'appelle Nachman ? Eh bien votre fils Nachman est à la rédaction du journal ; il a fait le voyage en train clandestinement, dans un wagon sous une banquette, sans argent, sans papiers, avec pour simple renseignement votre adresse ». Le hasard a voulu que l'homme auquel Nachman s’était adressé habitait au 95 rue des Sorins.

Mon père apprit donc que Nachman hospitalisé à Varsovie pour une pleurésie, s'était enfui de l'hôpital sans avertir ni sa sœur Raisel ni son frère Simcha restés à Varsovie. Suite à l'aventure de Nachman, mon père entreprit les démarches afin que ma sœur aînée Raisel (Rose) vienne nous rejoindre. La famille était presque au complet, hormis mon frère Simcha qui ne voulait pas se séparer de sa fiancée et qui décida de rester à Varsovie. Ils se marièrent et eurent 2 enfants.

En septembre 1939, tout bascula, l'armée hitlérienne envahit la Pologne, et dès lors plus aucune nouvelle ne nous parviendra. Mon frère Simcha, sa femme et leurs enfants furent exterminés par les nazis.

Quant à Charles, très épris de la fiancée qu’il a laissée à Varsovie, il a décidé d'aller la chercher et convaincre les parents de la jeune fille de le suivre à Paris.

Entre temps Charles avait trouvé un petit logement au 9 rue Garibaldi à Montreuil. Quelques semaines après l'arrivée de Fradla Birnbaum, la fiancée de Charles, sous l'influence de mon père, très soucieux des traditions, ils se sont mariés.  Deux enfants naquirent de cette union, Hélène et Emile. Ils furent heureux tous les quatre pendant quelques années, jusqu'à ce que les mesures antisémites frappent les Juifs de France.

Le 14 mai 1941, Szlama reçut le fameux billet vert, il fut arrêté et acheminé au camp de Beaune-la-Rolande dans le Loiret. Le jour même, mon frère Nachman (Nathan) subit le même sort, il fut arrêté a son tour et conduit au camp de Pithiviers.

Les mois passèrent, et nous arrivâmes à la grande rafle du Vel’ d’Hiv du 16 juillet 1942. Un ami de ma soeur Rose, nous conseilla de ne pas dormir à la maison car le bruit courrait que tous les Juifs étrangers seront arrêtés.

Je me souviens de cette journée du 15 au 16 juillet 1942, journée, pendant laquelle le bouche à oreille a fonctionné et permit à bon nombre de familles de prendre cette mise en garde au sérieux.

Ma sœur Suzanne ne voulant pas y croire, expliquait à mon père que ces mesures ne concernaient ni les jeunes filles, ni les enfants. Mes parents et moi-même dormions dans une petite pièce libérée par un ami de ma soeur Raisel.

Très tôt le matin à l'heure du laitier, nous avons entendu des pas lourds qui montaient au 1er étage où nous étions. Des voix fortes hurlent « Police, ouvrez-nous ou nous défonçons la porte ». Nous entendions la concierge leur dire qu’il n’y a certainement personne. Ce qui nous a sauvés momentanément.

Ils redescendirent au rez-de-chaussée frapper à la porte du logement où ma soeur Suzanne dormait. Elle fut arrêtée et déportée le 27 juillet 1942 par le convoi N° 11 de Drancy à Auschwitz.

Cette même nuit, Fradla, la femme de Szlama a été arrêtée avec ses 2 enfants Hélène 7 ans et Emile 3 ans. Les bourreaux les ont acheminés à Pithiviers avec ses  enfants, elle fut déportée par le convoi n°29 le 7 septembre 1942. Les 2 enfants Hélène et Emile, séparés de leur mère, seront transférés à Drancy.

J'ai précieusement conservé une carte postale en provenance du camp de Drancy datée du 3 septembre 1942 parvenue à mes parents. Cette carte écrite par Marie et Dora Wambuch, des amies de mes parents, aux noms d'Hélène et Emile nous demandant de leur envoyer un colis avec du savon, une serviette et autres choses. Hélène la petite fille de 7 ans expliquait dans la carte que son petit frère Emile 3 ans atteint de diarrhée attend avec impatience de sortir de l'infirmerie pour aller rejoindre sa maman et son papa (à Auschwitz).

Hélène et Emile furent déportés le 7 septembre 1942 par le convoi 29. Les deux enfants furent gazés dès leur arrivée à Auschwitz.

Fradla née Birnbaum, la femme de Szlama fut déportée le 6 août 1942 par le convoi 16.

Nachman (Nathan) engagé volontaire dans le régiment étranger, fut déporté en juillet 1942 par le convoi 5.

Ma soeur Chana (Suzanne) fut déportée le 27 juillet 1942 par le convoi N° 11.

Ma tante Cypa et son mari Salomon furent déportés le 24 juillet 1942 par le convoi 10.

Szmul (Marcel), engagé dans la légion étrangère en Afrique du Nord, fut démobilisé et tué sous un bombardement à la gare de la Chapelle à Paris requis pour les travaux de déblaiement. (Mort pour la France).

Mon père Aaron et ma mère Cyrla cachés échappèrent à la déportation. Ma soeur Raisel échappa à la déportation.

Moi-même, Maurice Rajade, rescapé du camp de Rivesaltes, j’ai rejoint les FFI dans le maquis de l'Ain.

A ma très chère famille assassinée par les nazis dans l'indifférence du monde entier. ZAHOR ! ne les oublions pas !

Que dans leur mémoire, les générations futures n'oublient jamais ce que le peuple juif à subi.

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