Mordka NAJMAN convoi 6 par son fils Emile NEUMAN

Mordka et Sara NAJMAN

La dernière fois que j’ai vu mon père

Mon père, Mordka NAJMAN est né le 22 mai 1901 à BRZEZINY (Pologne)

Je ne pourrais pas dire quelle est la date exacte mais c’était l'hiver 1941-1942. Je me souviens que les routes sont couvertes de verglas. Les autorités viennent d'interdire les visites aux internés des camps français. Mon père est à Pithiviers. Ma sœur a 12 ans et moi, 10.

Ma mère avait réussi, Dieu seul sait par quel moyen, mais sûrement grâce à l'argent, à s'arranger avec le facteur qui desservait le camp. Ils s'étaient mis d'accord  pour que ma sœur et moi l'accompagnons voir mon père, et pour nous héberger pendant les deux ou trois jours nécessaires à la visite.

Nous avons pris le train tous les trois et  devions changer à Etampes. Arrivés au changement, nous nous sommes rendus au buffet de la gare d'Etampes où nous avons bu et mangé. Subitement, dans ce buffet bondé de voyageurs, ont débarqué la milice et la Gestapo qui bloquaient les portes et demandaient les papiers.

Dans cette compétition aux contrôles, les agents de la Gestapo ont été les premiers arrivés à nous. Ils ont demandé à ma mère nos papiers. Ma mère a fait semblant de chercher les papiers afin de retarder le moment de montrer la carte mentionnant «Juif ». C'est alors qu'un « milicien » s'est adressé au militaire allemand en ces termes : «pas la peine, eux, j'ai déjà vérifié ».

Grâce à ce  milicien, nous avons pu reprendre le train et arriver à Pithiviers. Qui sait ce qui a motivé cet homme : reste d'humanité ou remords ?

Arrivés chez le facteur, nous avons commencé à imaginer le meilleur moyen d'arriver jusqu'à mon père. Nous avons rapidement dû admettre que seuls ma sœur et moi pourrions approcher le camp. Mon père  avait  réussi, grâce au facteur, à nous faire parvenir une lettre fixant le lieu, la date et l'heure du rendez-vous. Il n'était pas question d'un contact physique mais seulement visuel. Le camp était entouré de ce que l'on pourrait appeler un «no man's land» surplombé par un mirador, et surveillé par des gendarmes en faction tous les 50 mètres.

Nous devions nous faire passer pour des ramasseurs d'herbe à lapin, afin d'approcher le lieu du rendez-vous. Seuls des enfants pouvaient se permettre ce stratagème. Nous y sommes donc allés  sans ma mère.

Dans le sac qui devait servir à ramasser l'herbe se trouvait un colis avec des victuailles et des lettres que nous avions écrites. Arrivés au lieu de rendez-vous, à quelques mètres des fils barbelés, nous avons aperçu mon père et fûmes étreints par l'émotion. Le camp était entouré, non par une, mais par deux rangées de barbelés. Passer le sac par-dessus ce double obstacle paraissait impossible pour les enfants que nous étions. Du mirador, des coups de feu se firent entendre. Nous nous sommes affolés. Nous allions rebrousser chemin lorsque mon père nous a dit : « donnez le colis au gendarme qui se trouve là-bas» en nous le montrant du doigt. Nous lui obéîmes et le gendarme lança le colis par-dessus les barbelés. Les coups de feu avaient cessé, mais l'émotion mêlée à la peur empêchait les mots de sortir de notre gorge. Nous pleurions.

Ne voulant pas nous mettre en danger, mon père s'est vite écarté de cet endroit. Nous sommes alors rentrés chez le facteur pour retrouver notre mère et lui remettre une lettre que mon père avait envoyée par-dessus les fils.

Ce jour fut la dernière fois où j'ai vu mon père.

La dernière fois où j'ai vu ma mère Sara, née PARZECZEVSKI, déportée par le convoi 38  le 4 septembre 1942.

Au printemps 1942, ma mère prit la décision de placer en nourrice, mon frère Jerry, alors  âgé de 5 ans, et moi de 10 ans. Mon père avait déjà été arrêté et interné à Pithiviers en 1941.

La nourrice habitait derrière notre maison de Villepinte, et l'accès à sa demeure nécessitait de faire le tour du pâté de maison. Ma mère, mon frère et moi sommes entrés chez cette nourrice.

Après avoir réglé les détails matériels, ma mère est ressortie, a traversé le jardin et a tourné dans la rue. A cet instant, la nourrice s’aperçut  que le porte -monnaie de ma mère était resté sur la table. Elle me l’a tendu en disant « cours après ta mère et donne le lui ! ».

J’ai traversé à mon tour ce grand jardin et, arrivé dans la rue, j’ai aperçu ma mère qui allait tourner au coin, lorsqu’a surgi une traction noire qui s’est arrêtée devant elle. Un officier allemand en est descendu et a tenté de faire entrer ma mère de force dans le véhicule. J'ai nettement aperçu ma mère qui, en se débattant, a giflé l'officier nazi, qui lui a immédiatement rendu la gifle et l’obligeant à monter dans la voiture.

Il est remonté et a continué sa terrible route en remontant vers moi, jusqu'à la maison de mes grands-parents, mitoyenne de celle de la nourrice.

Terrorisé par la scène, je suis rentré dans le jardin de la nourrice et j'ai observé la suite à travers le grillage mitoyen.

L'officier est descendu de nouveau, est entré dans le jardin, a demandé à voir mon grand-père. Une fois devant lui, il lui a ordonné de le suivre, malgré les pleurs de mes tantes et de ma grand-mère. Mon grand-père a demandé à aller chercher son veston et n’a reçu comme réponse qu'une humiliante gifle. Ma grand-mère a couru alors lui chercher la veste et lui a remise avant qu'il ne suive l'officier.

Nous avons appris par la suite que ma mère et mon grand-père avaient été amenés à Drancy avant de partir pour Auschwitz d'où ils ne revinrent pas.

Nous avons également appris par des voisins, que cette arrestation avait été déclenchée sur dénonciation, un événement trop commun pour l'époque, mais qui m'a privé de ma mère à tout jamais.

Août 2007.

 

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