Izraël KLARFELD convoi 6 par sa fille Roseline KLARFELD

« Mon père est revenu des camps de concentration pesant 34 kilos avec le typhus et la malaria.Il a tenu toutes ces années en pensant retrouver sa première femme Chaja Klarfeld, ainsi que ses deux filles :Myriam (12ans) et Yvette (3ans). Malheureusement, elles avaient été déportées par le convoi n°26 le 31 Août 1942, après la rafle du Vel d’Hiv, et tuées dans les camps de concentration ; environ 80 personnes de sa famille ont été déportées.

De plus son appartement avait été entièrement pillé. Il a tout perdu. A un peu plus de 40 ans, il a dû reconstruire sa vie. Il s’est remarié et a eu trois enfants, Evelyne, Michel, et moi-même. Cependant, ma mère est décédée lorsque j’avais 5 ans et demi, il a dû nous élever tout seul, en travaillant 18 heures par jour, jusqu’au jour où la maladie l’a empêché de continuer. Pendant plus de vingt ans, il a passé beaucoup de temps dans les hôpitaux, subissant de multiples opérations.

Quelques années avant sa mort, survenue en 1992, nous avons demandé à Papa d’enregistrer l’histoire de sa vie. Michel, Evelyne et moi avons passé plusieurs heures avec lui pour faire cet enregistrement dans sa langue maternelle, le Yiddish.

Notre père restera à tout jamais pour nous, un exemple de force de caractère et de volonté. »

 

UN PEU DE SON ENFANCE

J’avais dix ans et demi quand j’ai commencé à travailler.

Lochintzé était notre shtetl (petite ville), situé à 65 kilomètres de Varsovie. C’est là que je suis né, le 21 janvier 1903. Mon père était rabbin, le rabbin du village.

Le mariage entre mon père et ma mère avait été arrangé, comme cela se faisait couramment dans mon enfance. Le père de ma mère, mon grand-père maternel, a pris mon père pour gendre, cela voulait dire qu’il s’engageait à lui financer ses études, pour gagner ainsi sa place au Paradis. Il a tout donné à sa plus jeune fille, ma mère : une femme riche avec un homme pauvre mais pieux.

Mon père ne faisait qu’étudier; il allait à la maison d’étude, étudier, encore étudier et toujours étudier. Il rentrait manger et dormir et retournait étudier…C’était sa manière de vivre.

Très tôt, j’ai pris conscience que ce n’était pas une vie d’étudier pour vivre. J’étais le cinquième d’une famille de treize enfants, dont quatre étaient morts très jeunes de la scarlatine. J’étais le chouchou de ma mère. Le seul qu’elle avait enfanté sans souffrir. Ma mère travaillait dur pour nourrir tous ses enfants et personne ne manquait jamais de rien.

Ma mère m’aimait, elle m’aimait vraiment beaucoup. Quand j’étais petit, je connaissais toutes les prières. C’était naturel pour moi, mais je ne voulais pas étudier.

Je rentrais et sortais de la maison tout le temps. J’adorais faire l’école buissonnière. Ma mère  s’en apercevait, elle me prenait par la main, aussitôt je lui obéissais et tout rentrait dans l’ordre. Comme je l’aimais beaucoup, je voulais toujours lui faire  plaisir.

A part étudier, mon père ne savait faire qu’une chose : il attendait le shabbat et les jours de fête pour venir à la maison, souvent accompagné d’un illustre inconnu à qui il proposait le gîte et le couvert. Il accomplissait ainsi une « mitzva », (une bonne action). Une grande mitzva est de garder à manger et à dormir la personne durant toutes les fêtes de Pessah (la Pâque juive).

C’est ainsi que mon père a ramené un soldat qui est resté trois semaines chez nous. Cet homme avait obtenu une semaine supplémentaire de permission, en tant que juif, pour les fêtes. Souvent il entreprenait mon père :

__  Que fais-tu ? Pourquoi n’es-tu pas chez toi avec ta femme et tes enfants ? Pourquoi t’es-tu marié ? 

Mon père énervé, lui a demandé :

__  Et  toi que fais-tu ?

 Le soldat a répondu :

__ Je suis cordonnier, je gagne ma vie.

Dès que mon père a entendu qu’il était cordonnier, il ne lui plaisait plus. De plus, il a ajouté :

__  Je suis aussi danseur, j’aime danser avec les femmes,  et puis je suis un très bon siffleur.

Mon père est resté bouche bée, il ne pouvait pas le renvoyer, cela aurait remis en cause sa mitzva, mais il n’en pensait pas moins.

A moi, il me plaisait bien ce soldat. Pour moi, il était intelligent. J’avais sept ans, je m’étais très attaché à lui et lui m’aimait bien aussi. Il me prenait souvent sur ses genoux. J’avais été impressionné par sa manière de siffler. Je voulais absolument apprendre. Je le voulais tellement qu’un jour, il me dit :

__  Je vais t’apprendre à siffler.

__  Siffler ? Mon père va me tuer !

__  Il n’a pas besoin de le savoir, nous irons au grenier et je t’apprendrai.

Dès que mon père allait prier à la maison d’étude, nous montions au grenier. Nous lui disions que nous allions prier à la Synagogue. J’avais peur de mon père mais de ma mère, je ne craignais rien, je pouvais tout faire, je savais qu’elle me pardonnerait.

Nous montions au grenier et il m’apprenait à siffler. Il m’a tout de suite demandé de siffler avec les doigts dans la bouche, comme lui ; au début cela m’était très difficile. Mais je voulais tellement apprendre. Il m’indiquait comment faire. Il m’a dit que je sifflerai mieux que lui. On ne peut s’imaginer le courage  que cela m’a donné. Au bout de huit jours, j’ai su siffler. Ce soldat, à qui je dois beaucoup, est parti, moi j’ai continué à m’entraîner et mon père n’en a jamais rien su.

Ma mère devait le savoir. Ma mère savait tout, pas mon père. La seule chose que mon père savait, c’est que je n’étudierai pas la Thora comme lui, aussi il n’a pas trop insisté pour me pousser dans les études. Ma mère était très proche de moi, un jour, elle m’a dit :

__ Ecoute, mon cher enfant ! Moi je t’apprendrai à laver le linge, tu ne resteras pas à étudier, tu sauras laver, faire le ménage, te débrouiller seul dans ta vie.

Bien que chez nous il y eût deux domestiques (c’était une maison riche), ma mère faisait tout, pour que ce  soit bien fait. J’ai toujours senti que je partirais de chez moi très jeune. Je sentais que si je restais, je n’aurais que des ennuis. Ma mère ressentait la même chose. Quand j’ai compris qu’elle serait d’accord pour m’aider à partir, je lui ai dit :

__ Ecoute maman, je veux m’en aller de la maison !

 Ma mère n’a pas hésité.

__ Demain, on se lèvera de bonne heure, je te donnerai un peu d’argent et tu partiras pour Varsovie. Ton père n’en saura rien. Tu iras chez nos cousins les Klarfeld,  ils te prendront chez eux. On les a mariés, ils sont devenus très riches. Je suis sûre qu’ils ne nous ont pas oubliés.

Je me suis levé tôt et je suis parti pour Varsovie en train. J’avais dix ans et demi.

 

MON APPRENTISSAGE

Je suis donc arrivé à Varsovie chez ces cousins. J’ai tout de suite vu que cela n’avait pas l’air de leur plaire. Ils m’ont quand même donné à manger ; ils se sont rappelé que mon père avait fait beaucoup de choses pour eux.

Ce cousin s’était marié avec « Moussa », la fille d’une parente. Il se sentait obligé, étant riche, de me recevoir. Moi, j’étais gêné, mais  je suis resté pour la nuit. Il m’a proposé son canapé pour dormir, mais il y avait tellement de punaises que je n’ai pas fermé l’œil.

Le matin, il m’a donné un thé. Je n’ai pas voulu manger. J’ai préféré partir voir un autre cousin qui habitait dans une cave, quelques rues plus loin. Quand je suis arrivé chez cet autre cousin, on aurait dit que le Messie était venu le visiter tellement sa joie était grande.

Je lui ai demandé quoi faire, « je n’habite nulle part, je suis allé chez un riche cousin, il m’a donné un lit de punaises, je suis parti et je suis venu ici. »

__ Tu resteras chez moi, je trouverai une solution.

Il avait bon cœur, Il m’a donné à manger et il m’a trouvé une occupation. Il voulait que j’apprenne le métier de tricoteur. Il travaillait dans une fabrique, pas très loin de chez lui, Il allait se renseigner auprès de son patron. Quel soulagement pour moi ! Je n’avais plus besoin de chercher où dormir. Le lendemain, je suis allé jusqu’à son travail pour me renseigner sur la décision de son patron :

__ Ecoute,  tu peux venir travailler la nuit, mais pas la journée. Mon patron ne t’accepte qu’à cette condition, il n’a pas l’autorisation d’avoir des ouvriers supplémentaires. Tu travailleras la nuit et le jour, tu dormiras chez moi.

J’avais dix ans et demi quand j’ai commencé à travailler.

J’étais heureux, vraiment très heureux ! Je partais travailler la nuit. Je dormais le jour chez le cousin dans un recoin, près du mur.  Heureusement, je mangeais très bien. Quand il arrivait du travail, moi j’y allais. J’ai vécu trois mois comme ça. Après ces trois mois, je commençais à bien me débrouiller. J’avais une telle envie d’apprendre que j’aurais même payé pour ça.

J’étais très entreprenant, j’ai cherché une place pour travailler le jour. Mon cousin m’a finalement trouvé cette place. Et puis une autre place ailleurs. Et j’ai travaillé dans un atelier où nous ne faisions que de belles choses, des robes longues, de beaux ensembles…

Puis encore dans une autre place. Je voulais sans cesse apprendre ; je ne cherchais pas à gagner beaucoup, je voulais connaître le métier. Après je suis allé chez un mécanicien. En un mot je suis devenu un bon ouvrier. Je gagnais bien ma vie. Le travail ne durait pas toute l’année dans ce métier. Malgré cela, j’ai réussi à trouver une place à l’année.

Je rentrais à la maison pour les fêtes. J’apportais de bonnes choses. Mon père était très content, je n’avais plus besoin de lui. Une chose pourtant lui coûtait la santé : pourquoi je n’étudiais pas ? A la morte-saison, je rentrais à la maison. J’avais toujours ma place.

 

GRAND-PERE, MON SAUVEUR

Pendant la guerre de 1914, tout s’est arrêté. On ne gagnait plus d’argent. C’était la guerre et quelle guerre ! On a bombardé notre village et notre maison a complètement brûlé. Nous sommes allés à Varsovie. Nous habitions dans le seizième quartier. Ma mère avait beaucoup d’argent, elle avait loué un bel appartement et nous sommes restés à Varsovie toute la période de la guerre.

Mon grand-père paternel est venu nous rejoindre. Mon père lui donnait de l’argent tous les mois. Il était âgé de 80 ans. Malgré ses deux filles, il est venu chez ma mère, car elle avait vraiment bon cœur. Il est arrivé malade et impotent. Nous l’avons accueilli, nous lui avons préparé un lit. Mon grand-père avait une sorte de gangrène. Un grand professeur du nom de Nicolaïtchik venait lui rendre visite, et nous a annoncé qu’il avait une chance de guérir, qu’il existait des médicaments, mais qu’il faudrait lui changer ses bandages et les laver tous les jours.

Ma mère a tout de suite dit :

__ Je le ferai !

J’ai tout de suite répliqué :

__ Non Maman, c’est moi qui le ferai, c’est moi qui m’occuperai de Grand-père.

Ma mère a acheté une bouteille d’alcool à 90° pour que je puisse me stériliser les mains. Tous les jours, je changeais ses bandages et massais les jambes de grand-père  avec une pommade spéciale ; en à peu près un mois, ses jambes ont été guéries. Il a pu se lever.

Il nous a annoncé qu’il voulait partir, rentrer chez lui. Nous avons alors rappelé le professeur Nicolaïtchik afin qu’il nous donne son avis.

Le professeur a regardé les jambes de mon grand-père et a demandé :

__ Qui a soigné ses jambes ? Quelle infirmière ?

 __C’est mon petit-fils, c’est ce petit garçon, a répondu mon grand-père.

 Le docteur m’a embrassé le front et a dit :

__ Il est dommage que tu ne deviennes pas docteur. Je te conseille de faire des études de médecine. Tu pourrais même devenir chirurgien, tu as des mains en or.

Quand mon grand-père est venu faire ses adieux plus tard, il m’a demandé de mettre ma kippa et a posé ses deux mains dessus.

__Ecoute-moi, je vais te bénir. Toi, personne ne te fera du mal dans la vie. Je ne cesserai de prier pour toi car tu m’as sauvé la vie.

Cette pensée s’est imprimée à tout jamais en moi, et m’a beaucoup aidé quand j’étais à Auschwitz.

J’avais toujours l’idée que rien ne pourrait m’arriver, quelle que soit la situation dans laquelle je me trouverais.

 

A PARIS

C’est en 1935 que je suis arrivé à Paris, ma femme et notre fille Myriam m’ont rejoint quelques mois après. Nous étions heureux, Aviva, notre deuxième fille est née en 1939. J’étais un artisan confirmé. J’étais aussi un bon mécanicien, je  savais vraiment tout faire sur les machines à tricoter.

Souvent, je recevais chez moi des gens qui voulaient apprendre à réparer leur machine, ou bien il m’arrivait d’aller chez quelqu’un, réparer sa machine. Je prenais très peu d’argent pour ces réparations.

 En 1940, lorsque les Allemands sont entrés à Paris, au début ils étaient corrects. Puis ils ont donné l’ordre que tous les Juifs se présentent à leur mairie d’arrondissement avec leur carte d’identité, afin d’y faire mentionner le mot « Juif ».

Nous étions persuadés qu’après nous être soumis à cette formalité, ils nous laisseraient tranquilles, ceux qui sont partis ont été bien inspirés. Il y avait la zone libre, il était possible d’y parvenir, elle était dirigée par des Français. Moi, je suis resté à Paris avec ma femme et mes enfants.

 

BEAUNE-LA-ROLANDE

Le 13 mai 1941, alors que j’étais avec des amis, en un lieu où il n’y avait pratiquement pas de Juifs, nous avons été arrêtés par la police française. Ils nous ont parqués dans une grande maison et nous ont distribué des cartes, moi je n’avais pas peur, je ne me sentais pas coupable, j’avais mes papiers en règle.

Quelques-uns parmi nous, plus malins sans doute, se sont enfuis. Tout d’un coup, les Allemands sont arrivés. Ils ont fermé les portes et nous nous sommes trouvés tous arrêtés. Nous avons pris des autocars et des autobus de la ville et l’on nous a emmenés à la gare d’Austerlitz. De là, nous sommes allés jusqu’à la gare de Beaune-la-Rolande, où nous sommes arrivés tard dans la nuit.

Avec un de mes amis, nous avons pensé « graisser la patte » à un des gardes dans l’espoir qu’il nous laisse partir. Nous possédions encore nos cartes d’identité.  Et puis nous avons attendu patiemment, car nous pensions qu’on allait nous libérer rapidement, que nous n’irions pas chez les Allemands. Nous pensions que nous allions travailler.

A une heure trente du matin environ, nous sommes entrés dans le camp. Il n’y avait que des Français en uniforme, il n’y avait pas d’Allemands. Nous avons sommeillé là tant bien que mal. Nous avions très faim, et nous avons fait un tumulte pas possible.

Petit à petit, la vie s’est organisée à l’intérieur du camp. On a commencé à recevoir des colis de nos familles. Il y avait quelques communistes qui volaient nos paquets ou qui ne nous les donnaient pas, ce qui revenait au même.

Nous avions très faim, terriblement faim. Certains partageaient, certains gardaient tout pour eux. Peu à peu les choses se sont « normalisées ». Je recevais beaucoup de colis de ma femme. Elle est même venue me voir à Beaune-la-Rolande, sans les enfants. Nous pensions que nous travaillerions là, et que nous traverserions la guerre comme ça.

Qu’est-ce qu’on pouvait faire?  Certains s’évadaient. Moi, je ne pouvais pas, ce n’était pas mon caractère. Je ne pouvais pas faire du tort à qui que ce soit. J’ai réussi à être pris comme gestionnaire des cuisines. Je vérifiais que tous les paquets de margarine soient bien utilisés pour être mangés.

Comme je faisais les choses bien, j’ai même obtenu une permission pour rentrer chez moi. Nous étions deux. Je ne me rappelle plus comment s’appelait l’autre personne. Quand nous sommes sortis du camp, nous pensions que nous ne reviendrions pas. Mais le commandant, qui avait deviné notre pensée, nous a précisé que si nous ne revenions pas, il n’y aurait plus de permission.

La personne qui était partie avec moi m’a proposé de m’enfuir. Moi je lui ai demandé  de rentrer au camp normalement et qu’il serait temps de s’enfuir plus tard, puisque l’on connaissait le chemin. Il était préférable d’attendre que d’autres partent en permission et de s’enfuir après. En plus, les gardes savaient où nous étions allés. Il était facile pour eux de nous retrouver.

Comme je ne voulais pas m’enfuir, il a pris un autre détenu et ils se sont évadés ensemble. J’étais sûr que ça tournerait mal. Ils se sont fait arrêter avec leur femme et leurs enfants, quand ils ont voulu franchir la ligne de démarcation.      Ils ne sont pas revenus des camps.

Moi, je suis resté dans la « Pologne », c’est comme ça que l’on appelait le camp.

 

AUSCHWITZ

De Beaune-la-Rolande, nous sommes partis pour Pithiviers. En gare de Pithiviers, nous sommes restés un jour et une nuit, parqués dans les wagons, avec juste une portion de pain. C’est alors qu’ils ont scellé les portes des wagons J’avais encore à manger grâce au colis que ma femme m’avait fait parvenir à Beaune-la-Rolande.

Nous sommes restés ainsi sans pouvoir sortir même pour faire nos besoins. Ils nous ont juste donné un broc que nous vidions par la fenêtre. Ce n’était pas des wagons de passagers, mais des wagons à bestiaux.

Dès ce moment, ce n’était plus des Français qui nous gardaient mais des Allemands. Il était trop tard pour s’enfuir. Nous sommes partis à l’aube et nous avons roulé deux jours et deux nuits jusqu’à notre arrivée à Auschwitz.

En cours de route, j’ai mangé tout ce que j’avais. J’ai tout de suite pensé que si on nous mettait dans des wagons à bestiaux ce n’était pas pour nous amener sur un lieu de travail. Enfermés dans la saleté, sans manger, sans liberté, sans rien.

J’ai dit : c’est la mort.

Un ingénieur qui s’appelait « Run », un garçon très sympathique qui était à côté de moi m’a dit :

__Klarfeld, tu ne devrais pas avoir de telles pensées.

Mais  mon cœur me disait que c’était le Mal.

Le trajet fut terrible, nous sommes partis le 17 juillet et le 19, je m’en souviens bien, c’était un vendredi, nous sommes arrivés à Auschwitz. Quand j’ai entendu que les wagons ralentissaient, j’ai mangé tout ce qui me restait. J’ai revêtu tout ce que je pouvais. J’avais beaucoup de choses, car ils nous avaient dit d’emmener toutes nos affaires pour aller travailler. Ils devaient savoir, ces bandits, que toutes ces affaires étaient pour eux. J’ai mis un pull-over, une paire de chaussures neuves en porc, formidablement solides, que je m’étais fait faire. J’ai mis tout ce que j’ai pu malgré la chaleur qu’il faisait.

__Que fais-tu ? M’a dit quelqu’un près de moi. Pour travailler dans une carrière de pierres, tu n’as pas besoin de tout ça, je ne te comprends pas du tout.

__Peu importe si tu ne me comprends pas, je ne me comprends pas moi-même. Mais je sens que c’est ce qu’il faut faire.

Les wagons se sont arrêtés vers cinq heures du matin alors que le jour pointait  les Allemands ont ouvert les portes des wagons. Quand les portes furent ouvertes, ils ont crié :

__Alles Raus ! Tous dehors ! Laissez tout, vos affaires vous suivront.

Je suis descendu rapidement du wagon. Nous nous sommes mis en rang comme des soldats. Quand ils nous eurent comptés, avec précision nous nous sommes mis en marche. Nous avions trois kilomètres à parcourir d’Auschwitz à Birkenau. En marchant je pensais que la vie devenait amère. Toutes nos affaires nous avaient été confisquées, il ne nous restait plus rien. On nous avait même dit de ne pas manger, de tout laisser. Certains étaient en savates. Moi, j’étais habillé amplement, avec une bonne paire de chaussures. J’avais de l’argent dans ma ceinture. J’avais aussi un couteau dans ma poche. J’ai ouvert ma ceinture, j’en ai  vidé l’argent et, en chemin, je l’ai jeté.

__Que fais-tu ? Donne-le-moi ! m’a dit un déporté qui marchait à côté de moi.

__Que t’importe ce que je fais, je suis ma voie, je n’ai plus besoin d’argent maintenant. Ce dont j’ai besoin, c’est de rester en vie.

C’est ainsi que je suis entré à Birkenau.

Pendant trois jours, ils ne nous ont même pas donné d’eau. Ils nous ont placés par groupe de dix ; ils ont regardé nos dents. Ils nous ont donné un pot de thé. En fait, il s’agissait d’une boisson pour amenuiser notre énergie, faire en sorte que nous n’ayons plus d’envies sexuelles.

Après, est arrivé un kapo, un chef de bloc, un Juif, un bandit avec un gourdin. Il nous a dit, dans un langage très vulgaire que si nous ne voulions pas avoir une « mauvaise fin », nous devions nous débarrasser de tout ce que nous  possédions, de tout enlever, y compris le peu de nourriture qui pouvait nous rester. Puis, ils nous ont fait entrer dans une baraque où ils nous ont gardés du matin jusqu’à presque toute la nuit. Nous étions une quarantaine et quatre par quatre ils nous tondaient. Ils ont passé la tondeuse au milieu de la tête, comme si nous étions des fous. Ensuite ils nous ont vidé les poches, j’avais un bon porte-monnaie et une montre à gousset, j’ai été obligé de les sortir.

Une fois que nous étions dépouillés de tout, ils nous ont dirigés dans un baraquement qui n’était même pas terminé, sans paille, sans rien, juste des planches. Le sol était en terre battue. Les « lits » étaient sur trois hauteurs, comme sur trois étages, il y avait des planches partout, au milieu, en haut. En haut, là où normalement on aurait pu mettre quatre à cinq personnes, nous sommes montés à dix. On ne peut pas s’imaginer…

On nous a fait ressortir pour faire un appel précis, pour voir si nous étions tous là. D’une autre baraque, ils sortaient des morts. C’était l’hôpital, un hôpital de la mort. Les juifs tiraient les cadavres. Il y avait un maximum de morts chaque jour. Maigres, maigres, très maigres, on ne peut s’imaginer à quel point les gens étaient amaigris. Un homme ne pesait peut-être que vingt-cinq kilos. Le matin au petit-déjeuner quelqu’un parmi nous, un marchand d’habits de Montreuil, quand il a vu ça, il s’est trouvé mal, il est tombé, raide mort. Comme d’apoplexie.

Dans notre baraque, nous étions 320. Il y avait trois étages de planches pour dormir. Quand nous étions dehors, ils nous donnaient du thé. Un pot de thé pour dix personnes. Ce n’était pas véritablement un pot, en fait c’était un pot de chambre que l’on donne aux enfants, pour faire pipi. Ces pots n’étaient jamais lavés, c’était à vomir… Tous les dix, on prenait le pot à tour de rôle à la bouche, chacun happait deux à trois gorgées. Mais certains buvaient sans se soucier des autres. Il arrivait que je sois le dernier, mais souvent j’arrivais à être au début.

Dans la baraque, on courait tous comme des sauvages. Nous étions un petit groupe et nous nous entraidions, c’est ainsi que nous avons réussi à prendre les places du haut, car, à  dormir en bas, on pouvait mourir très vite. Si nous avons survécu, c’est, je crois, grâce au fait que nous montions toujours ensemble. Cela pouvait durer des heures. Après ils nous demandaient de ressortir. Ils nous apportaient à manger : des rutabagas, dans rien que de l’eau et ils nous donnaient un petit morceau de pain, s’il n’était pas volé par les préposés à la distribution. Ce petit bout de pain avait plus de valeur à nos yeux que des diamants.

ça, c’était le vendredi. Le samedi, ils ont refait l’appel, nous ne sommes pas encore allés travailler. Dans l’après-midi, ils nous ont fait ressortir pour l’arrivée du kapo. Les kapos étaient de véritables bandits. En Allemagne, c’était des  condamnés à mort,  et ici ils étaient nommés chefs !

Pendant l’appel, nous étions sur la place principale du camp, vient vers moi un Russe, je portais encore mes belles chaussures.

Le Russe me dit, en russe :

__ Donne-moi tes chaussures !

__ Te donner mes chaussures, mais avec quoi je vais marcher ?

__ Si tu ne me donnes pas tes chaussures, je t’extermine, je te battrai à mort.

Il rajouta en russe « sale youpin ». J’ai su après que c’était un colonel prisonnier, un communiste. Le comble, se faire voler ses chaussures par un colonel communiste ! Risquer sa vie pour une paire de chaussures même robustes comme l’acier ? Je suis allé vers un voisin avec qui j’avais sympathisé, c’était aussi un grand bandit, il s’appelait Abrahamélé. Il m’a dit de prendre un couteau et de trancher le devant de mes chaussures. Alors, je suis allé aux cabinets, tu peux imaginer à quoi cela pouvait ressembler, et j’ai tranché mes chaussures toutes boueuses. Quand ce colonel communiste a vu mes chaussures, il m’a frappé, je suis tombé en pensant que, de toute façon, il allait me tuer.

C’est alors qu’Abrahamélé est intervenu.

 __ Fais attention, je suis témoin, j’ai vu que tu essayais de lui prendre ses chaussures, et, moi aussi je les veux.

Il ne sut quoi faire et finalement, abandonna. J’étais content, j’avais encore mes chaussures, même abîmées, elles étaient bonnes pour moi.

Le dimanche, ils nous ont demandé de nous raser et de nous couper les cheveux à la tondeuse. Je connaissais tous les coiffeurs, ils étaient tous du Carreau du Temple, deux d’entre eux étaient frères. Ils étaient dans la même baraque que moi et je leur ai demandé de me couper les cheveux. Quant au rasage, c’était plus difficile, car il était impossible de se procurer un rasoir. Nous étions là comme de vieux pantins.

 Le lundi, on se demandait tous si on resterait en vie. La première nuit, nous avions déjà attrapé des poux, des puces et aussi beaucoup de boutons. On ne peut s’imaginer la saleté qu’il y avait, pas d’eau, rien. A six heures du matin, brusque réveil : appel ! Nous devions nous présenter dix par dix. Ils nous ont donné des bérets. Ces bérets étaient constamment « à mettre » et « à enlever ».

Nous nous présentions par dix et c’est par dix qu’ils nous donnaient un pot de Thé. Après nous partions travailler, toujours par dix. On nous a demandé de prendre des bacs pour faire du béton et chacun devait tourner la bétonnière. Sur ordre, l’un d’entre nous versait du sable, ensuite on portait le béton dans un autre endroit. C’était ça notre travail. Ils n’arrêtaient pas de frapper, de cogner. J’étais très costaud, j’avais été désigné, avec un de ceux qui dormaient en haut avec moi, pour porter une sorte de traverse métallique. Nous devions la porter très vite en courant.

Au début, nous avions réussi à ne pas être frappés. Puis, ils nous ont envoyés travailler aux planches. Il y avait un kapo polonais qui nous commandait. Il fallait courir, constamment courir, d’un côté à l’autre. De temps en temps, il lui prenait un coup de folie, antisémite qu’il était, avec son bâton, il m’assenait un tel coup que je m’effondrais. Je ne pouvais pas me redresser, cela m’était impossible. J’avais un goût amer dans la bouche. Mais je me suis rendu compte qu’il fallait absolument que j’arrive à me remettre debout et participer à nouveau au travail, afin de ne pas me faire remarquer ; c’est la conclusion que j’en ai tirée car nous étions entrés parmi les morts. Le soir, de retour dans la baraque, nous avons pu constater que certains d’entre nous manquaient déjà à l’appel.

Quand nous rentrions au camp la nuit, ils nous donnaient une portion de pain. Mais quelle portion de pain! Le préposé à la distribution enlevait la mie au milieu du morceau, on ne pouvait rien dire. Parfois, c’était deux petits morceaux donnés avec une cuillérée d’une espèce de marmelade à base de carotte, servie avec un petit morceau de margarine, une partie était systématiquement volée. Celui qui commandait donnait au chef de bloc, qui s’occupait de donner à « bouffer » en priorité aux travailleurs polonais, car il y avait beaucoup de Polonais non juifs.

Nous n’avions pas de chemise de rechange. Nous étions couverts de poux et de puces, nous tombions de plus en plus malades. Un jour, j’étais dans la baraque et j’ai vu  tout à coup mon frère arriver, mon frère aîné ! J’en étais tout retourné :

__ Malheur ! Comment se fait-il que tu sois ici ? Sais-tu ce que c’est ici ?

__ On m’a envoyé ici avec ma femme et ma fille.

Je ne pouvais rien lui dire, je ne voulais rien raconter.

Comme j’avais commencé à siffler un petit peu, je m’étais fait quelques relations, notamment avec le bandit de kapo qui s’occupait de notre baraque. Je l’ai tout de suite prié d’intégrer mon frère dans mon commando. Et il a accepté. En plus, il a été mis dans le même bloc que moi, j’en étais d’autant plus content. Je m’étais arrangé pour avoir un peu plus de soupe et nous la partagions. Il était instituteur, ce n’était pas un manuel. A Paris, il s’était engagé à la guerre, on l’a quand même pris et envoyé à Auschwitz avec sa femme et sa fille. Sa fille était anglaise, elle aurait pu s’en sortir, mais elle ne voulait pas rester sans sa mère.   Aussi, ils sont tous arrivés à Birkenau. Comme il était instruit, il pensait organiser un soulèvement et tuer les dirigeants du camp. Je lui ai dit :

_ « Si tu montes une telle action, nous allons tous nous faire tuer et il n’y aura aucun survivant ici. Tu ne dois pas tomber malade et si la tête doit travailler, elle ne doit travailler que vers un but : un morceau de pain, pas plus. Posséder un morceau de pain, tu as la vie, si tu n’as pas de morceau de pain, tu es déjà mort. C’est fini. »

Mon frère est tombé malade du typhus presque tout de suite… J’avais, moi aussi, été malade du typhus au début, mais j’avais vite compris qu’il ne fallait pas être mis en quarantaine. J’ai tenu avec obstination et j’ai continué à participer au travail du commando. Mon frère se sentait tellement mal qu’il voulait aller à l’hôpital. En fait d’hôpital, c’était plutôt un mouroir, ils n’y donnaient pas à manger. Moi, je n’avais pas voulu y aller, mon frère n’a pas voulu rester avec nous, il ne voulait plus sortir. Finalement il est allé à l’hôpital. Tous les matins, je lui apportais, par la fenêtre, sa portion de pain avec un petit peu de margarine.

Je recevais du kapo un peu plus à manger. J’avais quelque peu ses « faveurs », pour la bonne raison que je sifflais et que le commandant venait m’écouter. Je sifflais quand le commando partait, je sifflais quand le commando rentrait. Ce bandit de kapo en était satisfait, aussi je l’ai prié de faire sortir mon frère de l’hôpital. « Je le sortirai de l’hôpital, ce soir ! » m’a- t-il dit.  C’était un jeudi, je m’en rappelle. Quand ils ont été pour le sortir, il avait déjà été gazé… On l’avait gazé le matin même.

Un jour, alors qu’il pleuvait, nous nous sommes mis à l’abri pour manger le midi. Un prisonnier qui ne faisait pas partie de notre commando est arrivé vers nous. Il cherchait quelqu’un. Je le vois encore devant mes yeux. Les préposés à la distribution sont arrivés et les deux kapos lui ont dit de rester dans la baraque. J’avais la charge du nettoyage de la baraque, j’étais en train de laver la vaisselle. Ils ont pris cet homme. Ils lui ont demandé de baisser sa tête. Ils lui ont donné un coup de bâton. Il est tombé à terre. Ils ont placé le bâton sur sa gorge et l’ont tué.

Moi j’ai vu ça, cela m’a pris au cœur. J’ai raconté cela à un copain. Il m’a dit tout de suite :

__ Ne dis rien, si tu parles, tu es un homme mort, sais-tu où nous sommes ? Moi, je le sais très bien !

Au fur et à mesure que le temps passait, je me suis forgé une raison : rester en vie, travailler dur et ne pas faire du mal. J’avais l’espoir de rester en vie. Mon grand-père m’avait dit qu’il ne pourrait rien m’arriver. J’avais gravé ça dans ma tête, j’y pensais, c’est grâce à ça que je tenais.

Puis, je suis tombé malade. J’étais très malade, j’avais la diarrhée. Montrer que l’on était malade, c’était s’exposer à une mort certaine, Pendant plusieurs jours j’ai réussi à ne pas sortir et petit à petit je me suis senti mieux. J’allais vraiment mieux et, de nouveau je suis tombé malade.

Tous les lundis, ils faisaient la sélection. Ils envoyaient les gens triés dans la chambre à gaz. Comme j’étais très faible, j’avais la diarrhée, des crampes constamment, ils m’ont sélectionné.  Je savais que je devais aller à la chambre à gaz, quand même (en français dans le texte). Ils nous ont entassés dans une baraque. Pour nous faire monter au niveau du plancher supérieur, ils hurlaient :

__ Entrez ! Entrez ! Entrez !

On était agglutiné, je ne pouvais pas aller vite comme ils le commandaient, j’étais au dernier rang. Le chef SS est arrivé, il poussait tout le monde, en haut. Il restait environ six rangées de dix. Moi, j’étais sur le côté,   le dernier des dix. Le chef SS revient, il pousse de nouveau, bouscule et gesticule en tous sens. Ce bandit aidé des kapos, il crie :

__ Qu’est-ce que c’est ?  Schnell ! Schnell !  Vite ! Vite !

Il s’arrête, se tait. Le camion n’arrive pas. Il y a une panne dans le processus, un grave incident. Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé, mais les soixante qui venaient de monter ont dû redescendre.

__ Qu’est ce qu’on va faire avec toute cette merde ? (le chef SS parlait de nous).

Il a demandé si quelqu’un était artiste de métier. Je me suis dit qu’il me fallait tenter le tout pour le tout, car de toute façon j’étais mort. A ce moment-là, j’ai senti mon grand-père m’aider à lever la main.

__ Qu’est-ce que tu sais faire ? a demandé le chef SS.

__ Je sais siffler.

__ Tu sais siffler ?

__ Je sais siffler.

__ Où as-tu sifflé ?

__ J’ai sifflé avec les soldats et avec leur orchestre.

__ Peux-tu faire l’oiseau ?

__ Bien sûr !

__ Si tu ne le fais pas bien, je te bats à mort.

__ De toute façon, je vais au gaz.

Je prends mes doigts à la bouche et je siffle le chant du rossignol. Quand il a entendu cela, il est devenu tout à fait extraordinaire.

__ « Tu restes en vie ! Tu restes en vie youpin ! Que sais-tu siffler d’autre ? »

__ Je sais imiter le train et le couteau que l’on affûte, mais j’ai besoin d’une planche.

 Il se met à hurler au chef de bloc :

__ Apporte une planche, vite !

Ils ne parlaient pas, ils criaient toujours, c’était comme cela. Le chef de bloc apporta une planche. Je suis monté dessus, pour lui montrer comment on faisait le petit train. En premier, la machine se prépare, premier coup de sifflet, ensuite le contrôleur donne le signal du départ, il donne deux coups de sifflet, bruit de la vapeur de la machine, deux coups de sifflet, bruit du train qui part doucement, puis de plus en plus vite, puis ralentissement pour monter la colline et enfin, arrivée en gare.

__ Qu’est ce que tu sais faire encore !

__ Je sais faire l’aiguiseur de couteaux, mais j’ai besoin d’une chaise.

Il hurle de nouveau après le chef de bloc pour qu’il apporte une chaise et moi, je fais exactement comme ferait un vieil aiguiseur de couteaux.

Quand j’ai fini, il crie au chef de bloc :

__ Ce garçon doit bien dormir et bien manger, tu as bien entendu ? Nettoie-le, enlève-lui toutes ses saletés, donne-lui des effets propres. Je viens ce soir voir si tu as tout fait comme je te l’ai ordonné. Si ce n’est pas le cas, je te bats à mort.

Le chef de bloc m’a emmené dans la baraque, m’a donné de l’eau pour me laver (cela faisait peut-être plus de trois mois que je ne m’étais pas lavé). Il m’a donné une autre chemise, d’autres chaussures. Il m’a mis avec quatre autres personnes dans un box pour dormir où l’on ne pouvait tenir qu’à cinq au maximum. Imagine : un nouveau-né !

Le  chef SS est venu me voir et m’a demandé :

__ Que fais-tu siffleur ? Tu as tout ? Tout est-il en ordre ?

__ Oui, je vous remercie.

__ Sais-tu siffler avec un orchestre ?

__ Bien sûr.

__ On ne te commandera plus. 

Il est venu me voir tous les jours. Je me suis senti de mieux en mieux. Je mangeais bien. Il me donnait, non pas du pain noir, mais un meilleur pain, entier, à tel point que j’ai pu en donner aux autres.

J’ai fait partie de l’orchestre, un orchestre juif de 43 musiciens avec de grands interprètes. Il y avait même un professeur au Conservatoire  de Paris : que des grosses têtes dont je fis partie. Je les ai priés, comme je n’avais pas d’instrument, de jouer des airs que je pouvais accompagner en sifflant. Ainsi, j’ai pu m’intégrer, faire partie de l’orchestre, car j’étais Juif comme eux. Ils m’ont demandé quel genre de musique je désirais. J’avais une bonne oreille et je ne connaissais pas les notes, je leur ai demandé des marches de camarades et des valses que je pouvais accompagner.

Au début, j’étais toute la semaine avec l’orchestre, puis quatre jours par semaine et après, je ne sifflais plus que le dimanche avec eux.

Le chef du camp et les autres sous-chefs venaient m’écouter. Il y avait une trentaine d’exécutants et c’est moi que l’on entendait le plus fort. Mais, avant de commencer, le chef de bloc venait me demander si j’étais prêt. 

__ Jawohl !

Il me donnait du schnaps, oui, il m’apportait une petite bouteille de vodka et je la buvais. Plus la bouche devenait sèche, mieux je pouvais siffler, car la salive est gênante dans ce cas. A force de mettre mes doigts dans la bouche et de siffler tout ce que je savais, mes lèvres se sont mises à gonfler. Mais c’était supportable, d’autant que je me sentais un peu libre, tout en étant toujours sur mes gardes.

J’avais une bonne place. J’étais au bloc du commandant, une des meilleures places du camp. Cela signifiait que je faisais le ménage. Je me levais à trois heures du matin, car il fallait que tout soit propre et net quand arrivaient les chefs de chambrées. C’était dur, mais que pouvais-je faire d’autre ! Ma mère m’avait appris à bien travailler, à laver le linge, à faire le ménage, c’était rare qu’un garçon fasse cela à la maison. A tous ceux qui rentraient, j’astiquais leurs bottes, leurs chaussures. Je faisais même à manger. Tout le monde m’aimait bien.

A chaque fois qu’on proposait à mon kapo de me prendre pour la chambre à gaz, il répondait qu’il faudrait trois juifs pour me remplacer.

J’ai pu organiser beaucoup de choses. J’ai même fait du commerce pour d’autres prisonniers, j’étais une sorte d’intermédiaire et je touchais 5% sur les transactions. C’est fou ce que j’ai pu faire là-bas. J’aurais pu me faire tuer plusieurs fois, mais on ne pouvait pas m’atteindre facilement car j’étais bien vu par le commandant et les autres chefs. Néanmoins, je pouvais être battu par un gradé de semaine d’un autre secteur qui ne me connaissait pas.

Mais j’avais à manger. J’en donnais et j’en donnais même beaucoup. Le magasin de vivres se trouvait en face de la travée de la chambrée, aussi dès que l’on distribuait des portions dans la chambrée, j’allais aussitôt au magasin des vivres et je disais au kapo :

  • Donnez-moi deux journées de margarine et un saucisson, j’en ai besoin.

Il me donnait ce que je lui avais demandé, je mettais ça immédiatement dans mes pantalons. Puis, je rentrais comme si de rien n’était. Je rangeais cela de côté, au péril de ma vie.

Durant cette année, je n’ai presque pas dormi, je devais me lever à trois heures. Dès le matin, tout le monde courait dans tous les sens. Lorsque le commandant du camp venait dans la baraque où j’étais, je m’empressais de lui astiquer les bottes, cela lui plaisait beaucoup. J’ai fini par connaître beaucoup de monde dans le camp.

Jusqu’au jour où il y a eu un arrêt dans les transports des nouveaux déportés. Alors ils ont donné l’ordre de fournir, à la place, tous les Juifs des commandos. Cela signifiait que nous devions entrer dans la chambre à gaz et être brûlés à leur place. Il n’y avait plus de solution, nous étions contraints d’attendre dehors le sort qui nous était réservé.

Mon chef était rusé, c’était un kapo instruit, il parlait plusieurs langues : l’allemand, le polonais, etc. Il se nommait Saggest, il avait très peur du chef du camp. Par chance, on ne m’avait pas tatoué comme les autres : alors que tous  les Juifs avaient la moitié de l’étoile de David sous leur numéro, moi je ne l’avais pas. On ne pouvait donc pas savoir au premier abord que j’étais Juif. C’est pourquoi, ce Saggest m’a dit :

__ Salomon, attends, n’y va  pas, ne suis pas ces Français, reste de côté.

C’est horrible à dire, mais finalement nous avons été sauvés ! De nouveaux transports de déportés sont arrivés,  alors ils nous ont laissés tranquilles. Tous les déportés qui arrivaient étaient directement envoyés dans les chambres à gaz… De la vie là-bas, je pourrais en raconter pendant un mois que je n’arriverais pas au bout.

Il fut un temps où les convois arrivaient de Hongrie : quinze mille personnes en une seule journée, aussitôt gazées et brûlées. Les plus valides étaient  mis dans les « commandos spéciaux ». Ces « sonderkommandos » travaillaient auprès des morts, sortaient les gazés pour les brûler. Parmi eux, j’avais une connaissance qui s’appelait Franck. Je lui ai sauvé la vie. Lorsqu’il a attrapé le typhus, j’ai pu le garder avec moi. L’hôpital où mon frère était entré avec le typhus était appelé par nous « zébélé ». De là, la plupart des gens étaient gazés. Je n’avais pas pu sauver mon frère, je voulais que Franck reste en vie.

Dans la baraque, on avait stocké des pots de marmelade qu’on avait réussi à voler. J’ai risqué ma vie, j’ai pris sa main et l’ai plongé dans un pot de marmelade, je lui soutenais la tête et lui donnais à lécher sa main. Petit à petit, il a repris des forces.

Il m’a dit : « Tu vois, Salomon, tu m’as sauvé la vie. »

Il a surmonté le typhus. Ensuite, il est reparti avec son commando travailler,  puis il a réussi à être affecté au commando d’électricité. Or, tout le commando d’électricité devait aller travailler avec les morts. Il est venu me voir et m’a dit :

__ Sauve-moi la vie une deuxième fois, je n’en peux plus, je n’en peux plus de travailler avec les morts !

__ Mais, je ne peux rien faire ! A moins que tu te caches à l’intérieur de la baraque. Mais, si jamais tu te fais prendre, tu te fais tuer, et moi avec. Tu rentres, mais je ne t’ai pas vu.

Il s’est caché dans la petite pièce où je préparais à manger pour mon chef. Comme la situation devenait très difficile, je suis allé voir un kapo qui s’appelait Stéphane, un bandit, un meurtrier. Il travaillait dans un commando de peinture pour la guerre.

__ Stéphane, pouvez-vous me rendre un service ? J’ai un cousin qui est en rupture de commando.

__ Tu peux me le donner.

__ De quoi auriez-vous besoin ?

__ De deux paquets de margarine.

Je m’empresse de lui apporter. Contre deux paquets de margarine, il a emmené « mon cousin »  dans son commando. Jusqu’en octobre 44, je veillais encore sur lui. 

Nous nous sommes retrouvés, Frank et moi, quand nous fûmes envoyés à Sachenhausen, juste avant Dachau, quand on a dû, en moins d’une heure, parcourir sept kilomètres en courant. Nous étions derrière l’usine, ce qui nous laissait à penser que nous étions là pour travailler. Ce camp était divisé en dix sections. Moi, j’étais dans la dixième, je ne me rappelle plus son nom. Nous nous sommes installés dans des caves où nous dormions sur la paille. J’ai retrouvé mon camarade à qui j’avais sauvé la vie. Il était dans un autre commando. Après, je ne l’ai plus revu jusqu’à une  fameuse rencontre à Paris, après la libération.

En 1944, au camp, on brûlait jusqu’à quinze mille personnes par jour. J’étais au camp et malheureusement je voyais comment ces files de gens pénétraient dans le crématorium. Il y avait des fosses où l’on brûlait des gens encore vivants. Des vieillards, des femmes, on les a conduits au feu… C’était comme ça, là-bas…

A la fin, quand les Allemands ont senti qu’ils allaient perdre la guerre, ils nous ont tirés du camp, et nous sommes partis à pied pendant trois jours, jusqu’à Dachau. Nous étions tellement affamés après trois jours de marche sans boire et sans manger, que seule la volonté de survivre m’a soutenu. Beaucoup d’entre nous sont morts.

De Dachau, nous sommes partis à Bourka. Là, un général est arrivé et nous a dit que nous étions libres, mais ce n’était pas la vérité. Il ne restait que des Allemands invalides. Nous sommes entrés dans un camp. C’était un camp de travail. Le SS Mohl qui s’occupait du crématorium de Birkenau a rassemblé tous ceux qui avaient le tampon représentant une tête de mort sur la main. Je l’avais aussi et je le connaissais bien, ce Mohl, un tueur, aussi je me suis caché dans un grenier,  et je ne suis redescendu que lorsqu’il est parti avec 85 déportés russes, qu’il avait réussi à rassembler. Il les a fusillés.

Nous n’arrêtions pas d’être bombardés. Les Allemands SS se cachaient derrière nous, car les avions voyaient que nous étions des réfugiés et ils ne nous bombardaient pas, mais ils bombardaient les Allemands. Ce fut ainsi jusqu’à notre libération. Un colonel allemand, qui était avec nous, nous a dit que les Américains étaient à trente kilomètres de Bourka et que nous resterions en vie, à condition d’éviter le chef Mohl. C’est ce que nous avons fait. Nous ne tenions plus sur nos jambes, nous nous soutenions les uns les autres. Ce colonel était le supérieur de Mohl et il a réussi à l’empêcher de nous emmener avec lui. Nous sommes restés. Ce Mohl a encore pris des déportés russes avec d’autres, mais nous n’avons pas bougé. Il les a tous fusillés…C’était le 30 avril.

Le 1er mai à deux heures, les Américains sont arrivés. Ils ont libéré le camp et les prisonniers russes ont couru après les Allemands pour les tuer. Ce qui s’est passé entre eux, je l’ignore.

Nous sommes restés au camp jusqu’au 20 mai, après ils nous ont expédiés par camion pour nous rapatrier.

Au camp de Bourka, dès le début, j’ai été affecté aux cuisines et je me suis très bien débrouillé. J’ai fait en sorte que tous puissent manger. Nous étions dans un camp de travail de prisonniers russes. Quand les Américains sont arrivés, parmi eux, un commandant juif nous a dit « Vous pouvez aller en ville et faire tout ce que vous voulez, tout vous est permis ». Les Russes ont pillé tout ce qu’ils ont pu.

Moi, je n’avais pas le cœur à sortir. Je pensais à ma femme et mes enfants. Je suis resté au camp avec un autre déporté. Malheureusement, il est mort. C’était vraiment un brave homme. A Birkenau, il a risqué plusieurs fois sa vie pour sauver d’autres gens. Il est mort d’une crise cardiaque. Je ne pourrai jamais oublier cet homme.

A Birkenau, je lui avais dit :

__ Léon, si tu restes en vie, tu viens chez moi et je subviendrai pour toute ta vie à tes besoins.

Il était tellement bien.

 

ET APRES

 Quand je suis rentré des camps, ma femme, mes enfants et toute ma famille de Pologne avaient été exterminés. J’étais comme un fou. La douleur me rongeait de l’intérieur.Tout mon atelier avait été pillé. Je n’arrivais plus à travailler. Mais il a bien fallu que je reprenne ma vie en main, que j’accepte l’idée de ne plus revoir les miens.

J’ai même été voir un médecin spécialisé pour m’aider. Il m’a demandé s’il y avait quelque chose de joyeux que j’aimais bien faire. Je lui ai répondu que j’aimais beaucoup danser et siffler. C’est ce que j’ai fait pour m’en sortir, j’ai même été siffleur au Lido. Jusqu’au jour où je me suis dit que ce n’était pas une vie pour moi.

Je me suis remarié et j’ai eu des enfants pour ma plus grande joie.

J’ai beaucoup travaillé. J’ai réussi à devenir président de la Chambre des Métiers de Paris pour la maille. Je travaillais pour des maisons de haute couture comme Carven ou Balmain.

Je dois vous dire que j’ai toujours gardé mon costume de déporté dans le petit cagibi de mon atelier. Les jours où je n’avais pas trop le moral j’allais dans cette pièce et je regardais mon costume. C’était comme si je recevais un coup de pied dans les fesses. Comment pouvais-je me plaindre après ça ?

Et je repartais la rage au ventre.

Extraits du  siffleur, « le Pfeiffer » Izraël KLARFELD

 

Epilogue

 Toute sa vie, notre père, Izraël KLARFELD, a fait des cauchemars durant lesquels il hurlait de frayeur en pleine nuit. Nous avions ordre de le réveiller le plus vite possible.

Habituellement, il ne prenait des bains que le matin. Mais, le 22 mai 1992, vers vingt-deux heures, il s’est levé pour prendre un bain, il savait probablement que c’était son jour. Il est mort d’un œdème pulmonaire à l’âge de 89 ans. Il nous avait toujours dit qu’il voulait être propre et présentable le jour de sa mort.

Nous l’avons trouvé dans sa baignoire, serein, il savait sans doute au fond de lui qu’il allait enfin rejoindre les siens.

Il y a un terme qui existe en yiddish, qui permet de résumer ce que notre père a été jusqu’au dernier jour de sa vie c’est :

   A Mensch.

   Un Homme.

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