Témoignage sur Cilly AFFENKRAUT convoi 6 par sa fille Edith FUKS

A ma mère.

Témoignage impossible.

Avant un âge fort avancé, je n’ai rien su de ma mère, sauf ce trou noir de la déportation. Cela, je l’ai toujours su, incapable d’entendre ou dire le mot,  sans effondrement mutique dans un puits de larmes, toujours là, dans les tréfonds.

Or, je détenais un « dossier », c’est-à-dire une épaisse chemise, intitulée « Papiers Edith ». Je ne l’avais toujours qu’à peine regardée, fuyant lâchement la lecture entière de l’Acte de décès de ma mère. Les documents qui constituent cette chemise, cherchaient à établir le parcours de mes parents, de mes demi-sœurs et moi.

Dans les années d’après-guerre, les investigations n’ont pas conduit à beaucoup de précision. Qui avait fait cette recherche ? Ma famille d’adoption, aidée en cela par l’OPEJ. 

Simone et Maurice Lyon m’ont tirée de la Maison d’enfants de Montmorency en 1946 (j’avais 6 ans.). Juifs français sans enfants, ils avaient décidé de « s’occuper » d’un enfant après la guerre, en dépit de l’état précaire de leur situation matérielle. Mais, jugeant leur âge trop avancé pour une prise en charge totale, ils songeaient aux dimanches, aux vacances, etc. Lors de leur visite à Montmorency, le hasard m’a élue, et je suis partie avec eux, nantie de mes poux, gale et blépharite,  passer le dimanche chez eux, c’est-à-dire dans l’arrière boutique – une cuisine et une pièce- du petit magasin de chapeaux qu’ils tenaient.

Que s’est-il passé à la fin de la journée ? Désespoir sans doute d’avoir à réintégrer l’orphelinat- coup de foudre aussi sûrement- mais surtout humanité sans limites : Simone et Maurice ont dû tenir conciliabule et décidèrent, sans plus raisonner, de me garder. Je revois Simone la nuit, en train de tricoter une culotte de coton tandis que je dormais d’un œil, probablement dans son lit à elle, à ne pas oser croire que j’allais être pour de bon, recueillie là.

Je reviens au « dossier » dont j’ai tout ignoré, à mesure qu’il était constitué. Quand Maurice Lyon me l’a remis, j’étais plus qu’adulte, mais toujours incapable de lire en entier l’acte de décès de Cilly, renonçant, dès que je rencontrais la sublime formule du fonctionnaire qui écrivait de Cilly : «  en sa qualité de déportée… ».

Récemment, j’ai pris ma retraite de professeur et j’ai décidé de me consacrer à ce que je nomme mon devoir de piété. Il se trouve que je ne sais guère faire autre chose que m’occuper de philosophie ; j’ai donc entrepris de travailler sur les antécédents, dans la philosophie allemande, capables d’éclairer la faillite quasi totale des intellectuels à l’égard de l’irrésistible ascension de l’hitlérisme.

Trois circonstances toutefois, m’ont fait prendre, parallèlement à mes travaux, une autre route.

L’édification du  Mur des Noms : le nom de ma mère s’y trouve écorché. C’est ce qui m’a conduit à entrer pour la première fois au CDJC et à commencer à parler un peu.

A la librairie d’autre part, mue par une étrange intuition, j’ai acheté l’ouvrage portant en titre Pithiviers-Auschwitz : 17 juillet 1942, 6 h 15,  sans savoir qu’il contient quantité d’informations et documents sur Cilly, ma mère, Liliane, ma demi-sœur,  et moi.

Enfin et surtout, j’ai répondu à l’affichette déposée au 4° étage par Marcel Sztejnberg : je l’ai rencontré, puis Fanny Morgenstern. C’est elle qui, par sa délicate attention,   a su m’inciter et aider à chercher plus avant. C’est Fanny qui trouva les microfilms restants du Centre Lamarck : Liliane et moi y avons été « bloquées » -elle avait 5 ans, et moi, 2-, après la déportation de notre mère en juillet 42, jusqu’au début 43. C’est Fanny qui me mit en rapport avec Manuela Wyler-Dorot et c’est à cette dernière que je dois l’excellent conseil de me rendre aux archives de l’Yonne à Auxerre.

Le destin a conservé, à Auxerre, les pièces essentielles qui permettent de reconstituer le désastreux parcours de Cilly Affenkraut- et dans une moindre mesure, puisque nous sommes restées en vie, celui de la petite enfance de Liliane et moi.

Le mélange qui règne dans ces archives, de négligence assassine et de minutie scrupuleuse, est sans doute bien connu des historiens : des bouts de papier gribouillés au crayon, sans tampon, date, ni signature ( par exemple un fragment de feuille déchirée note 42 + 1 = 43 arrêtés), côtoient des ordres officiels de mission, toujours mentionnés « urgent »,  enjoignant de traquer  chaque membre de telle famille de polonais juifs, réfugiés dans la région.

Deux grands cartons rectangulaires, contiennent chacun les fiches d’identité des détenues, avec photographie. En outre, une petite boîte détient, en rangs serrés, les fiches de police, sans photos, pour les enfants.

Dans la boîte dévolue au Camp de St Denis les Sens, deux feuilles de papier sont accrochées par un trombone à la fiche de police de Cilly : une lettre manuscrite de sa main (calligraphie allemande - bon français- peu de germanismes- signature) et un rapport de police tapé à la machine dont le contenu est environ celui de la lettre. La vigilance dont témoigne ce trombone contraste avec la liasse consacrée au recensement du Camp, liasse sur laquelle je fondais, à tort, beaucoup d’espoirs ! Une grande feuille, écrite au crayon, relève seulement des quantités : tant de Polonais, tant d’Ukrainiens etc, ni noms, ni même, sexe alors que les listes du personnel sont nominatives et chronologiques pour tenir registre des grades, fonctions et salaires.

Avant de dire ce que le recoupement de ces sources diverses permet de savoir, je voudrais rapporter un mot, dont l’absurdité apparente récapitule, à mon sens, la désolation toujours là, des vieux enfants de déportés : trop jeunes au temps des arrestations, transferts et déportation,  pour avoir pu fixer une perception claire de leurs parents et de ce qui arrivait, ils ont quand même toujours su de tout temps. Voici donc.

Aux Archives de l’Yonne, je suis allée avec mon mari, Yves Bottineau-Fuchs, qui, là comme toujours, est d’une solidarité sans bornes, un vrai « Juif d’honneur », devrait-on dire. C’est lui qui m’a donné le courage de dépouiller les documents et de procéder avec moi à leur mise en ordre et à leur synthèse. Quand ce fut fait, nous avons proposé à Liliane, ma demi-sœur, de venir à la maison chercher les doubles préparés à son intention, pour en parler d’abord et les lire ensemble. Nous voilà donc toutes deux, raides comme la justice pour ne pas pleurer, en train de tourner les feuillets – injonctions préfectorales, listes etc... quand  arrive sous nos yeux la fiche anthropométrique de notre mère. Liliane, qui a toujours dit ne rien se rappeler, contemple alors fixement la sinistre photo de Cilly et s’écrie : « on ne la reconnaît pas ».

Il faudrait tout un livre pour commenter cela…

La reconstitution.

Née le 12 février 1909 à Lipsk, en Pologne, Cilly est entrée en France en avril 1933, munie d’un passeport polonais avec visa octroyé par le Consul de France à Leipzig où elle résidait. Dans la lettre trouvée aux AD, elle déclare avoir vécu maritalement avec Nathan Reichenbach, Polonais, venant avec elle de Leipzig, leur ville commune. Le couple s’installe à Paris, travaille « dans » la fourrure.

Annie, ma demi-sœur aînée, jamais connue de moi, naît le 23 mai 1935 à Paris, et Liliane le 1er août 1937.

Cilly écrit avoir quitté Nathan en 1938 pour vivre avec Karl Fuchs, mon père, réfugié autrichien. Le nouveau couple va s’installer à Amiens - pour une raison inconnue - où je nais en mars 1940. Avec l’invasion, les choses se compliquent évidemment. Je numérote, sans élégance, pour plus de clarté.

1°- Karl Fuchs, à une date inconnue, s’engage dans la Légion et se retrouve en Algérie. Il y a quelque raison de supposer qu’il a, là-bas, fait partie, plus tard, des Juifs étrangers empêchés par les autorités françaises de rejoindre les forces françaises libres et contraints aux travaux forcés. Une archive de l’OPEJ mentionne la présence de Karl Fuchs au G4 de Kenadsa.

2°- Annie, l’aînée, sous le nom de Fuchs, est  mise à l’abri au château de Chabannes à St Pierre de Fursac, dans la Creuse.

3°- Cilly reste donc à Amiens, seule avec deux enfants en bas âge en 1940. Or, en décembre, les Allemands contraignent tous les Polonais résidant dans le Somme (et la Seine Inférieure) à être regroupés pour être déplacés et internés dans l’Yonne avec interdiction de quitter ce département. Cilly est répertoriée sous le nom écorché de  Offenkraut, ainsi que Liliane (3 ans) et moi (9 mois) au Camp de St Maurice-aux-Riches-Hommes, qui avait préalablement servi de lieu d’internement aux réfugiés espagnols.

En 1941 : transfert au Camp de St Denis-les-Sens. Cilly y est répertoriée comme cuisinière et chef de baraque. Karl Fuchs a, selon le rapport de police dont j’ai parlé ci-dessus, demandé sa libération. Celle-ci fut assortie d’avis favorable par le commandant du camp : sans effet. Entre les 12 et 15 juillet 1942, de vastes rafles s’abattent sur le département et Cilly est embarquée pour Pithiviers. De là, pour Auschwitz.

Et les enfants ? Trajet banal.

Il semble que Cilly soit parvenue, à partir du camp, à cacher ses enfants chez des habitants, assez irrégulièrement, en fonction des succès des gendarmes à les retrouver pour les ramener au camp de St Denis-les-Sens.

En juillet 1942, après la rafle de notre mère, les gendarmes nous placent à l’hôpital de Sens, puis, de là, à l’orphelinat laïque Denfert-Rochereau d’Auxerre  jusqu’au 20 août 1942, date à laquelle l’UGIF nous emmène au centre Lamarck ; nous y demeurons jusqu’en janvier 1943.

De là, Liliane et moi sommes mises en sécurité chez des paysans à Brou (Sarthe) dans des familles distinctes ; nous en sommes enlevées à une date oubliée, pour un transfert en Maison d’enfants, oublié, lui aussi.

Nous n’avons chacune, aucun souvenir de Brou ; ni de ce qui précède, ni du départ de Brou. Les souvenirs repartent pour Liliane, de la Maison de Jouy-en-Josas et pour moi, de Montmorency. (Je sais maintenant que c’était une Maison de l’OPEJ, dont la terrible directrice, Madame Quintin, a hanté  fort longtemps les cauchemars de mon enfance.)

Liliane fut tirée de Jouy par une famille de Juifs lorrains dans laquelle elle fut élevée et vécut jusqu’à ce qu’elle en parte pour vivre seule avec son fils.

Annie, l’aînée, après la Maison de Draveil, fut réclamée d’abord par un oncle maternel de Londres, puis par une tante maternelle en Amérique, pays qu’elle n’a plus quitté.

Moi, Edith, je n’ai jamais quitté Paris. Simone et Maurice Lyon m’ont réparée, élevée avec amour et permis de faire les études de mon choix.

Et les autres ?

Nathan Reichenbach a été déporté de Gurs à Majdanek en 1943.

Karl Fuchs est venu en France en 1947 pour chercher « tout le monde », le pauvre ! Son apparition chez mes « parents » a suscité une telle panique qu’il a bien perçu l’impossibilité, pour eux comme pour moi, de repartir tout uniment avec moi à Alger où il s’était installé. Deux, trois années de suite, il est revenu à Paris pour me voir; il a écrit régulièrement, puis épisodiquement, puis, plus du tout.  Il fit une brève réapparition en 1955-56 pour annoncer qu’il allait quitter l’Algérie, sans plus jamais ensuite donner signe de vie.

Cilly avait un frère installé à Londres, une sœur en Amérique et un autre frère qui, après beaucoup de périples, vivait en Australie. Aucun n’a jamais cherché à me connaître. L’oncle  anglais, en revanche, a régulièrement invité Liliane dès son enfance, pour les vacances. Lui savait bien sûr beaucoup de choses dont, selon Liliane, il n’a jamais rien voulu dire. De ce qu’il détenait dans une « boîte à chaussures », il n’a chichement livré que quelques photographies ainsi que deux télégrammes à tampons allemands,  à lui adressés  par sa sœur Cilly, en 1940,  du Camp de St-Denis. Il me suffira sans doute de conclure que les catastrophes n’adoucissent pas nécessairement les mœurs des rescapés.

Je ne peux terminer sans exprimer toute ma reconnaissance à l’Association du convoi n° 6, à Marcel, à Fanny comme à d’autres que je rencontre désormais si volontiers au 4° étage du CDJC. Sans eux, je serais morte sans savoir. Sans eux enfin, je n’aurais pas eu l’occasion de témoigner de la merveilleuse humanité de ceux qui m’ont tirée du gouffre et de ceux qui continuent, comme le fait mon mari, de le faire, quand « ça va mal ».

                                    Edith Fuchs née Affenkraut. Août 2007

 

 
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