Hirsch Leib et Malka EDELSTEIN convoi 6 par leur petit-fils Jean-Luc Bouillé

Esther Dwora Edelstein a onze ans lorsque ses parents sont arrêtés par la police française le dimanche 12 juillet 1942. Ils habitent alors Auxerre. Arrivés de Pologne à la fin des années 20, probablement pour raisons économiques, ils s’installent d’abord à Metz, rue Saint-Vincent. Esther naît le 3 janvier 1931. Son père, Hirsch, né le 11 novembre 1905 à Cracovie, n’a pas de profession ; il donne parfois des cours d’Hébreu. Sa mère Malka, née Reches, le 12 août 1904 à CHREWTA vit de petits métiers : marchande ambulante de tissus, d’habits. Au début de la guerre, des amis leurs conseillent de quitter l’est de la France et de les suivre à Auxerre.

En juillet 1942, les enfants n’étaient pas encore arrêtés. Esther verra ses parents pour la dernière fois le 14 juillet à la prison d’Auxerre. Elle fut alors recueillie par les voisins, les Meunier, un couple de boulangers. Elle a reçu une première lettre (non datée) de ses parents à leur arrivée au camp de Pithiviers (document ci-joint), puis une deuxième lettre datée du 18 juillet 1942, la dernière. Le convoi 6 est parti le 17 juillet.

Lettre 1

« Chère famille Meunier,

Nous venons d’arriver au camp de Pithiviers. Nous avons fait bon voyage et nous avons tous bon moral. J’espère que notre petite Esther va bien et qu’elle a bon courage ainsi que vous tous. Je vous prie de bien vouloir m’écrire dès que vous pourrez. Je vous écrirai une lettre plus détaillée dès que je pourrai.

Nous vous quittons en vous embrassant bien fort ainsi que notre petite Esther.

M. et Mme Edelstein.

Bonjour pour Mme Fèvre et Niella, Mme Gilberte et Mademoiselle l’Alsacienne et tous les autres. »

Lettre 2

«  Pithiviers, le 18 juillet 1942

Chère Esther,

Nous sommes en ce moment ici, mais nous partons plus loin travailler, nous ne savons pour le moment où, dès qu’il nous sera possible nous t’enverrons notre adresse. Il est très possible que nous n’aurons pas la possibilité de t’écrire tout de suite, mais il ne faut pas t’inquiéter à ce sujet. Nous t’embrassons très fort notre chère fille et nous espérons que tu seras très courageuse et à bientôt.

Nous envoyons bien le bonjour à Madame et Monsieur Meunier et Madame Fèvre et tous les amis. »

Dès l’arrestation de Hirsch et Malka Edelstein, les Meunier ont eu la présence d’esprit et le courage d’aller dans leur logement récupérer quelques effets personnels, petits bijoux, papiers, photos, avant que les scellés ne soient posés. Pendant plusieurs semaines, Esther va ainsi vivre chez eux, continuant d’aller à l’école tout en portant l’étoile jaune. Les Meunier décideront ensuite qu’elle ne doit plus porter cette étoile. Esther va traverser la guerre sans jamais être inquiétée. Ses camarades d’école, ses instituteurs, les voisins, tout le monde savait qu’elle est juive.. Bien sûr, la prudence est de mise. Esther aidait souvent à tenir la caisse à la boulangerie, mais elle quitta la boutique dès que des Allemands arrivèrent. Hélène Meunier a travaillé à la Préfecture d’Auxerre : bénéficiait-t-elle d’appuis ? Très estimés comme boulangers, ont-ils eu simplement de la chance, eux qui hébergeaient en outre un résistant en la personne de Raymond Dupuis, leur commis ? Il faut souligner que ce 14 juillet lorsqu’Esther vit ses parents pour la dernière fois en prison, Raymond Dupuis quitta cette même prison après avoir été arrêté et « interrogé » pour avoir diffusé des documents subversifs. Il avait alors 17 ans. M. Meunier se porta garant de lui, ce qui n’empêcha pas Raymond de continuer ses activités de résistant.

L’incroyable chance d’Esther n’a toujours pas trouvé d’explications. Une raison avancée serait que son nom aurait été rayé d’une liste d’enfants à déporter. Elle se souvient de la petite Arlette Néchémi qui elle sera déportée avec ses parents.

Après la guerre, Esther reçut un courrier lui annonçant la mort de sa mère le 25 septembre 1942. Quant à son père, il fut porté disparu. Esther était certaine qu’il était trop fragile pour supporter un tel trajet et pourtant selon les données du musée d’Auschwitz, Hirsch Leib Edelstein est mort le 19 août 1942.

Après la guerre, Esther fut confiée à la WISO et quitta les Meunier pour la région parisienne. Elle revint chez eux peu après, les ayant choisi pour devenir ses nouveaux parents, car elle n'a plus aucune famille à sa connaissance et personne ne l’a réclamée. Elle entra ensuite à l’Ecole normale d’instituteurs, se maria et eut trois enfants.

En 1975, la gendarmerie l’a contactée pour l’informer qu’une personne en Israël est à sa recherche, par l’intermédiaire de la Croix-Rouge. Un oncle maternel d’Esther, trente ans après la guerre, vient de retrouver l’unique rescapée des camps de la famille. Cet homme, Chaim Reches, a échappé aux nazis en Pologne. Avec sa femme, il a émigré aux Etats-Unis, puis a pris sa retraite en Israël. Profitant de séjours de sa fille en Europe, il a fait des recherches pour retrouver Esther. Il l’a reconnue pour l’avoir vue une fois lors d’un séjour qu’il a fait à Metz chez sa sœur.

Après la guerre, il n’oubliera pas cette petite fille et fera tout pour la retrouver, jusqu’à cet été 1976 lorsqu’Esther se rend en Israël. Elle a beaucoup appréhendé cette rencontre, elle qui a complètement occulté sa judéité, tellement habituée pendant la guerre à se taire, à ne pas commettre d’erreurs, à ne pas attirer l’attention sur elle.

Esther apprendra beaucoup de choses sur sa famille maternelle. De Hirsch Leib Edelstein son père elle ne savait rien. Avait-il des frères, des sœurs ? Que faisait sa famille ? Seules quelques photos nous restituent un homme au visage long, parfois sévère.

Aujourd'hui, alors que de nombreuses archives sont de plus en plus faciles d'accès, plus de soixante ans après la guerre, nous apprenons chaque jour un peu plus sur le déroulement exact des faits tels qu'ils se sont passés. Rien ne remplace une photo, une lettre pour garder une trace de nos racines familiales. Quand ces éléments sont trop rares, il nous reste hélas les traces "administratives" que le régime nazi et le gouvernement de la Collaboration ont laissées de leurs agissements : un nom souvent mal orthographié, un numéro sur un registre, autant de détails sinistres à quoi nous nous accrochons pour faire un impossible travail de deuil, pour nous ancrer dans la sordide réalité de cette période et toucher du doigt ce  que furent les derniers instants de nos familles ou de nos amis.

 

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