Témoignage sur Zysman Wenig convoi 4 par son fils Jacques Wenig.

J’ai fait la connaissance de l’association Mémoires du Convoi 6 par l’intermédiaire de mon ami Marcel Sztejnberg. Lorsque j’ai appris que le remarquable travail réalisé par les membres de l’association sous la présidence d’Alexandre Borycki serait poursuivi en l’étendant aux autres convois partis des camps du Loiret, les 4, 5, 13, 14, 15, 16 et 35, j’ai été tout de suite enthousiasmé par ce projet. Il est en effet extrêmement important que les témoignages des survivants lorsqu’ils ont pu être recueillis, de même que les témoignages de leurs descendants puissent être réunis dans le cadre d’une association dont la vocation est d’en perpétuer la mémoire pour la passer aux générations nées après la guerre qui n’ont pas connu cette triste époque.

Je suis né en 1936 j’ai donc connu la guerre. Je suis ce qu’il est convenu d’appeler : « un enfant caché ». Mon père, Zysman, né à Konskie en Pologne en janvier 1913 est arrivé en France en 1931 pour rejoindre sa sœur Sarah, mariée à Moshe Grundman, qui était établie à Paris. Il a travaillé comme tailleur avec sa sœur et son beau-frère qui avait une sœur, Khayè Grundman. Ma mère, Khayè Grundman, était arrivée en France 1929 mais elle vivait et travaillait à Lille lorsque mon père a quitté la Pologne pour la France. Mon père a fait sa connaissance lorsqu’il s’est établi comme façonnier à son compte, 71 rue du Temple dans le 3ème arrondissement, car il avait besoin d’une finisseuse pour l’aider dans son travail. Mes parents se sont mariés au début de l’année 1936 ; ils vécurent heureux en famille, famille qui était à l’époque assez nombreuse car ma mère avait une sœur et trois frères qui vivaient également à Paris ainsi que leurs épouses et enfants. Au début de la guerre en 1940 un frère cadet, Roger, est né. Après la loi sur le statut des Juifs promulguée par Pétain et Laval, la vie des Juifs est devenue de plus en plus difficile dans tous les domaines, mais on gardait confiance dans la République Française malgré la défaite et son gouvernement collaborationniste. Mon père ne se doutait pas de ce qui l’attendait lorsqu’il a répondu à la convocation de se rendre au commissariat de police le plus proche de son domicile, rue du Renard dans le 3ème arrondissement. Il a fait partie de ces Juifs étrangers arrêtés dans le cadre de cette fameuse rafle dite du « billet vert » le 14 mai 1941. On lui a interdit de retourner chez lui pour prendre un minimum d’effets personnels. Un neveu qui l’accompagnait retourna les chercher pour les lui apporter. De là, il fut conduit en autobus à la gare d’Austerlitz avec les autres malheureux arrêtés ce jour-là, à destination de Pithiviers. « Hébergé pour raisons économiques » par l’administration française avec ses camarades d’infortune tous Juifs d’origine étrangère, internés comme lui, il y resta jusqu’à son départ pour Auschwitz le 25 juin 1942 par le convoi 4. Ce convoi de 1000 déportés est le premier des trois partis de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande à destination d’Auschwitz qui devaient faire place libre dans ces camps pour permettre « d’accueillir » tous les Juifs, hommes, femmes, enfants, vieillards raflés lors de la rafle du Vel’ d’Hiv’ en juillet 1942. Ma mère survécut tant bien que mal après l’arrestation de son mari ; elle dut travailler en cachette grâce à un oncle de son mari qui avait une entreprise de confection pour dames, cacher ses enfants (avec succès), se cacher elle-même pour échapper aux rafles et à l’occupant. Après bien des péripéties elle échappa aux arrestations, ses enfants furent sauvés de la mort par deux couples de Justes ; son mari, Zysman, survécut 935 jours à Auschwitz, à l’une des marches de la mort en janvier 1945 à destination de Mauthausen puis Ebensee où il fut libéré par l’armée américaine le 6 mai 1945 l’avant-veille de la fin de la guerre le 8 mai. Mon père fut le seul rescapé des 13 membres de notre famille, 12 ont été déportés, un seul est revenu, mon père, le 13ème, un cousin germain, Herman Schipke, a été fusillé au Mont Valérien pour faits de résistance pour avoir collé des affiches contre l’occupant. Ma mère eut la chance inouïe de retrouver après la guerre son mari et ses deux enfants mais elle ne se remit jamais de la perte de la quasi-totalité de sa famille ce qui la poussa au suicide au début de l’année 1949. Mon père se remaria en 1950 avec Sarah Lerman, qui était veuve avec une petite fille, ils eurent un fils en 1951, Michel. Mon père décéda en 2013, Il avait plus 100 ans ce qui était une belle revanche sur les nazis qui avaient voulu l’exterminer.

Chaque année après la guerre j’ai assisté aux repas de commémoration de la libération du camp d’Ebensee. J’ai ainsi fait connaissance de la totalité des amis de mon père rescapés de ce camp et d’Auschwitz. Mon père ne manquait aucune des cérémonies à Pithiviers marquant la libération des camps, cérémonies auxquelles il m’a toujours demandé d’assister. Contrairement à bien d’autres enfants de déportés survivants, mon père m’a parlé de sa déportation quasiment dès son retour c’est-à-dire en 1946, j’avais 10 ans. Son plus proche camarade, René Moscowiz (convoi 6), qui avait été interné à Pithiviers en même temps que lui mais qu’il n’a connu qu’à Auschwitz dans des circonstances qu’il relate dans le film documentaire que j’ai produit, m’a également parlé de sa déportation et de son passage dans le sonder-commando de Birkenau. Leur relation était d’une extraordinaire proximité, quasi fraternelle. La connaissance dès ma prime adolescence de l’horreur de la déportation n’a pas été pour moi sans conséquence. Beaucoup d’enfants cachés survivants ont été marqués à vie par l’extermination de leurs proches ; j’ai réussi seul à surmonter ces traumatismes pour mener une vie normale, me marier, avoir des enfants et avoir plusieurs carrières professionnelles en France et aux États-Unis.

Je suis donc, de par mon histoire personnelle, concerné depuis toujours par le travail de Mémoire. Mais pris par de nombreuses activités professionnelles j’aurais souhaité moi-même recueillir le témoignage filmé de mon père, mais ne pouvant le faire j’en ai chargé une de mes filles, Miléna. Malgré plus de 40 heures de rushes, les circonstances ont fait qu’elle ne put mener à bien son projet de film documentaire sur la vie et le témoignage de son grand-père. Lors de la fête organisée en 2013 à l’occasion de l’anniversaire de ses 100 ans l’un de mes amis, Jean Barat, réalisateur de films documentaires, reprit le flambeau. Il filma en juin-juillet 2013, quelques mois avant son décès en octobre, le témoignage de mon père dans la maison de retraite où il resta jusqu’à la fin de ses jours (plus de 4 heures de rushes). Il en est résulté le film «Je reviendrai» terminé en mai 2015 qui a été diffusé à de nombreuses reprises sur les chaînes LCP et RMC Découverte. L’originalité de ce film tient au fait que nous sommes retournés sur les traces du calvaire de mon père afin de filmer ce qu’il restait aujourd’hui des lieux où il avait été déporté ; ce retour illustre son témoignage dont la véracité et l’humanité ont frappé ou bouleversé toutes celles et ceux qui l’ont vu. Mon père avait écrit à ma mère un ensemble de lettres depuis le camp de Pithiviers entre décembre 1941 et la veille de son départ pour Auschwitz le 24 juin 1942. Ma mère avait caché ces lettres durant la guerre les sauvant ainsi de la destruction ; mon père les avait conservées mais il ne m’en avait jamais parlé. C’est par le plus grand des hasards que j’ai connu leur existence peu de temps avant sa mort par l’intermédiaire du CERCIL. Elles étaient écrites en Yiddish et furent sorties du camp grâce au courage de Pithivériens et de certains réseaux qui existaient à l’époque. Je les fis traduire en français par Bernard Vaisbrot et décidai de les faire publier car elles constituaient un témoignage rare sur la vie à l’intérieur du camp, les préoccupations de mon père, ses inquiétudes ses angoisses quand au sort de sa femme et de ses enfants, mais aussi son courage face à l’adversité, sa résilience et, en bref, sa volonté affirmée sans détour de revenir alors qu’il ignorait tout de son sort tout en sachant que ce ne serait pas une partie de plaisir. Ces lettres ont été publiées par Calmann-Levy en 2016 pour leur intérêt exceptionnel en un livre dont le titre est : Lettres à Khayè, correspondance d’un amour en temps de guerre. Ce livre inclut une lettre d’un de mes oncles, Pinhas Grundman l’un des frères aînés de ma mère, qu’il lui a écrite depuis le camp de Drancy avant d’être déporté à Auschwitz (convoi 7) d’où il n’est pas revenu et un bouleversant témoignage testament de ma mère à l’attention de ses garçons et « aux enfants du monde » écrit durant l’été 1942 depuis l’hôpital de la Salpêtrière à Paris où elle était hospitalisée. J’ai complété ce travail de mémoire en éditant un coffret DVD comportant le film « Je reviendrai », les témoignages de mon frère Roger et moi-même « les survivants », le retour de mon père avec mon frère Michel et ma fille Milena sur les lieux de son calvaire à Auschwitz en 2005 à l’occasion du 60ème anniversaire de la libération du camp, le « retour » et enfin, le témoignage des « Héritiers » de cette mémoire, mon frère Michel et ma fille Milena. On peut prendre connaissance du DVD et du livre sur le site internet du film www.jereviendrai-lefilm.com, on peut se les procurer sur www.Amazon.fr

Mon témoignage s’ajoutera ainsi aux nombreux autres qui font la richesse de ce projet sur la Mémoire des convois des camps du Loiret. Ce projet me concerne plus que directement puisqu’outre mon père, Convoi 4 parti de Pithiviers, un cousin germain, Herman Grundman (22 ans) faisait partie du convoi 5 parti de Beaune-la-Rolande, Klara Grundman-Heller, Malka Grundman-Waisbrot, mes tantes, Maurice Grundman (6 ans) et Rosette Grundman (4 ans), mes cousins germains ont été déportés à Auschwitz par les convois 16,14 et 21, aucun d’entre eux n’est revenu.

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