Témoignage sur Berek Bernard Maslowski par son fils Jean-Louis Maslowski

Berek Bernard Maslowski 1908 – 1991

Mon père était le quatrième d’une famille de 10 enfants dont 6 ont survécu et vécu en France après la guerre. Il s’appelait Berek, Bernard plus tard en français, Maslowski. Né le 19 mars 1908 à Blonie, dans la banlieue de Varsovie, en Pologne.

Sa famille était pauvre, mais je ne me souviens pas avoir entendu qu’elle ait vécu dans la misère. Tous les enfants ont dû se débrouiller très jeunes. Il a dû quitter l’école à 11 ans pour travailler et aider son père tailleur sur mesure, qui lui a appris le métier.

Il aimait la musique. Il était violoniste, diplômé du conservatoire de Varsovie et plusieurs de ses frères et sœurs étaient aussi musiciens. Le violon a été sa passion toute sa vie, mais il n’en a pas fait son métier, car il m’a souvent dit qu’il ne pouvait pas en vivre. Son art a fait de lui à Blonie un privilégié, car il était populaire en faisant danser les gens dans les bals et donc il était le « bon » Juif.

Juif, il l’a toujours été dans son cœur et dans sa chair, mais n’était pas pratiquant, partant du principe que la religion lui ôtait une partie de sa liberté. Il ne croyait pas en Dieu, affirmant que s’il avait vraiment existé, il n’aurait pas permis la Shoah. On lui a répliqué que si Dieu n’avait pas existé, il ne serait jamais revenu d’Auschwitz.

Ma mère, Bajla Zelazko est née le 10 décembre 1913 à Mlawa, petite ville située à une centaine de kilomètres au nord de Varsovie. Elle était la deuxième d’une famille de 7 enfants. Ses parents étaient des petits commerçants relativement aisés et à ce titre, ont dû subir la jalousie, ou la haine antisémite des Polonais. Sa famille était un peu plus pratiquante.

L’un comme l’autre sont venus en France en 1937 et se sont connus à Paris. Mon père fuyait la misère en Pologne et a gagné la France, pensant alors qu’elle ne serait qu’une étape vers l’Amérique. Clara, sa deuxième sœur, mariée à Léon Lewkowicz, se trouvait déjà à Paris.

Ma mère est venue pour l’exposition universelle de Paris et y a retrouvé son frère ainé, Abram Zelazko. Toute leur famille est morte en déportation, seuls ma mère et son frère, qui a aussi son histoire, mais qui n’a pas été déporté, ont survécu.

Comment mes parents se sont-ils connus ? Mon père est entré en France comme étudiant musicien, et a, pour vivre, fait comme le sien et a été aussi un tailleur sur mesure. Il allait souvent chez ses sœurs, Clara qui habitait au 5 rue de la Fidélité dans le 10ème arrondissement et sa sœur ainée, Régine, mariée à Alexandre Putermilch, qui habitaient au 83 bd Magenta, tout juste à côté.

Ma mère n’est pas venue en France avec l’intention d’y rester. Elle a séjourné chez Abram, jeune médecin qui habitait aussi au 5 rue de la Fidélité. Il connaissait sa voisine du dessus, Clara, et sachant qu’elle a un frère à Paris, lui a demandé s’il a un peu de travail à lui donner. Il l’a engagée comme finisseuse et a passé sa vie avec elle. Ils se sont mariés le 6 novembre 1939 à la mairie du 10ème.

Mon père s’est fait arrêter en 1941, où, convoqué par le tristement célèbre billet vert pour « examen de situation », un minable fonctionnaire a fait son boulot et l’a fait envoyer à Pithiviers, antichambre d’Auschwitz vers où il est parti par le Convoi 4 le 25 juin 1942.

Ma mère qui s’est débrouillée pendant 2 ans tant bien que mal, a été raflée en mai 1944 dans la rue et après avoir transité quelques semaines à Drancy, est partie par  le convoi 75 du 30 mai 1944 elle aussi à Auschwitz. Le miracle est qu’ils aient pu se retrouver là-bas sans attirer l’attention sur leur lien.

Ils ne nous ont rien caché de leur déportation, mais malheureusement, quand on est jeune, on veut entendre autre chose. C’est bien après qu’on regrette de ne pas avoir fait suffisamment fait parler ses parents.

Je ne sais pas grand-chose de son internement à Pithiviers car il n’a pas beaucoup insisté dessus, mais plus précisément, je ne lui ai pas posé les questions adéquates. Je sais seulement que ma mère lui a rendu visite au début avant que ce ne soit interdit. Ensuite, elle n’a pu que lui envoyer des colis de temps en temps. J’ai retrouvé quelques photos grâce au Mémorial de la Shoah et j’ai su qu’il a vécu dans la baraque 10, celle des sportifs. Cela ne m’étonne pas, car j’ai toujours connu mon père sportif. Et ce virus s’est transmis aux autres générations.

Dès son arrivée à Auschwitz, il a été tatoué. Il a porté le numéro 42 330. Il y est resté entre juin 1942 et janvier 1945, époque de sa marche de la mort où il a fini à Buchenwald. Il a été libéré par les Américains le 25 avril 1945, date de sa seconde naissance, disait-il.

Comment a-t-il pu survivre durant ces 30 mois ? D’abord, il était jeune, petit, en bonne santé. Il avait moins de besoins que les grands, gros, costauds qui devaient manger davantage pour vivre. Ceux-là sont morts les premiers car ils étaient moins résistants. Clairvoyant et débrouillard, il a vite compris que pour tenir, il devait avoir une apparence présentable. Lors des innombrables appels, il a toujours pu se montrer propre sur lui et en bonne santé pour échapper au geste aléatoire qui en a envoyé tant vers la mort.

Ensuite, pour éviter les tâches les plus dures, il a su se montrer « utile ». Sachant que pour entretenir les bâtiments, il fallait une main-d’œuvre dite qualifiée. Il a réussi à s’insérer dans un groupe dans lequel il a été peintre en bâtiment. Il ne se déplaçait jamais sans un seau à peinture et des pinceaux. Ainsi, il ne se faisait pas remarquer négativement par les gardes.

A Birkenau, il arrivait à se déplacer relativement assez librement dans la journée. Toujours à la recherche de la moindre nourriture pour tenir et aussi aider ceux qu’il pouvait.

Un jour, un de ses camarades a reconnu sa femme et le lui a signalé. Mon père l’a retrouvée et s’est débrouillé pour la voir discrètement et lui donner à manger. Ils se sont vus plusieurs fois, mais ont été surpris un jour et le garde l’a « simplement » battu pour lui ôter l’envie de recommencer à flirter.

Je ne me souviens plus si c’est ce jour-là, qu’il a reçu 25 coups de goumi ou schlague, mais il a évité la mort, surtout si le garde avait dû savoir qu’ils étaient mariés.

Il a dû faire d’autres choses interdites car il m’a raconté ce qu’il a subi. Il connaissait le tarif : 25 coups sur les fesses qu’il devait compter lui-même en allemand à haute voix. 25, c’est le nombre que je l’ai le plus entendu répéter dans sa vie.

Mon père a tout vu : Les convois continuels, les sélections, links, rechts…les queues pour se diriger vers les douches, les tris des affaires personnelles par le kommando kanada où il a été affecté quelques temps, la fumée sortant des cheminées. Il n’a pas appartenu aux sonderkommandos, mais il les a vus s’affairer.

Comme chacun, en voyant partir le matin ses camarades, il n’était jamais sûr de les retrouver le soir. Dans les baraques, il faisait bien attention de ne pas se faire voler les quelques affaires ou bouts de pain qu’il gardait précieusement. Il était habile pour le troc car tout se négociait contre un peu de nourriture.

En évacuant Auschwitz en janvier 1945 lors des marches de la mort, puis dans les wagons de marchandises découverts sous une température glaciale ou de nouveau à pied, il a été emmené d’abord à Theresienstadt, puis à Buchenwald jusqu’à la libération par les Américains en avril 1945. Je ne sais rien de ce qui s’est passé là-bas, sinon qu’il a essayé de se trouver dans une baraque de déportés politiques, des communistes.

Marcel Paul, chef de cette baraque, dans un premier temps lui a refusé d’y être admis car les communistes ne voulaient pas être mélangés aux déportés juifs. Il l’a dirigé vers le petit camp, vers un groupe de Russes qui n’en voulaient pas non plus. A l’un deux : « Tu ne veux pas d’un Juif dans ta baraque ? Tu sais d’où je viens ? Regarde le numéro sur mon bras ». Il a fini par accepter.

A la libération, mon père s’est retrouvé dans plusieurs défilés à côté des communistes. Pourtant, de toute sa vie, il ne l’a jamais été.

Ma mère, après sa marche de la mort de janvier, a été transférée à Ravensbrück. Lors de l’évacuation du camp en mai, elle a pu s’échapper avec quelques camarades et après s’être réfugiée dans une ferme, a été libérée par les Russes.

Mon père a été rapatrié à Paris 3 jours après avoir été libéré et a habité chez Clara. Ma mère est arrivée quelques semaines plus tard. Ils ont d’abord transité par l’hôtel Lutetia. C’est en retrouvant son frère Abram que celui-ci lui a appris que son mari est vivant. Elle n’a plus eu qu’un étage à monter pour le retrouver.

Que restait-il de leurs familles respectives ? Tous ceux qui sont restés en Pologne ont fini dans les chambres à gaz, sauf Annette la plus jeune sœur de mon père qui a failli être déportée à Majdanek mais a réussi à sauter du train et à s'échapper. Elle a retrouvé son plus jeune frère Edouard survivant du ghetto de Varsovie. Ils sont venus en France après la guerre.

Mes parents ont retrouvé tous les membres de leurs familles restées en France qui ont eu des fortunes diverses, mais qui ont tous survécu et n’ont pas été déportés. Polonais de naissance, ils ont conservé tardivement leur nationalité à cause de tracasseries administratives jusqu’en 1950, date de leur naturalisation.

Ils ont repris des forces et ont réappris à vivre. Ils ont perdu le peu qu’ils avaient avant la guerre, mais armés de leur courage et de leur soif de vivre, ils se sont reconstruits. Ils ont eu deux enfants, moi-même, Jean-Louis, né en 1946, mon frère Marc né en 1950, puis 5 petits-enfants. Ma mère a même connu 2 arrière-petits-enfants. Ils se sont faits une place dans le monde des schmattès en devenant fabricants d’imperméables. Ils ont créé la société Bernarsport établie dans le 3ème arrondissement de Paris, d’abord au 21 rue du Pont aux Choux en 1948, puis au 5 rue des Filles du Calvaire en 1952. La société a existé jusqu’en 1985 et j’ai travaillé 20 ans tout rond avec eux.

Ils ont adhéré à des associations de Déportés et régulièrement, ils assistaient à des cérémonies ou des banquets. Ils m’ont proposé quelquefois de les y accompagner, mais j’ai toujours décliné l’invitation. Pourtant, sur des photos, j’ai vu qu’il y avait aussi des gens de ma génération. La très grande majorité de leurs amis étaient des anciens Déportés. Ils avaient des liens indéfectibles avec eux.

En 1989, mes parents, mon frère et moi avons effectué un pèlerinage avec un groupe en Pologne dans plusieurs camps de concentration dont Auschwitz. Réticent au début car je ne voulais pas les voir mourir là-bas en cas de problème, mon frère m’a convaincu qu’il fallait y aller avec eux. Ils ont accepté en disant qu’ils font ça pour nous. Nous les avons entourés du mieux que nous pouvions, mais ça a été une épreuve pénible pour eux.

Mon père quoique solide, a eu des problèmes de santé au fil du temps et a subi plusieurs opérations qui l’ont affaibli. De plus en plus fatigué, il est décédé le 17 août 1991.

Tous ceux qui l'ont connu seront d'accord avec moi. C'était un Menstch.

Ma mère l’a rejoint le 22 septembre 1999. Ils reposent ensemble au cimetière de Bagneux dans le caveau familial.

Il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à eux, avec le regret éternel de ne pas leur avoir assez parlé. Mais de Là-Haut, je sais qu’ils ne m’en veulent pas et je sentirai toute ma vie leur regard affectueux.

Leur fils ainé, Jean-Louis Maslowski

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