Témoignage sur Raphaël BERNARD convoi 6 par sa petite-fille Sarah Mayer

J'ai su très jeune que mes grands-parents avaient été déportés tout simplement parce que, n’étant plus de ce monde, leur absence ne pouvait avoir qu’une seule explication: la déportation. Dans mon esprit d'enfant qui ne savait encore rien de l'immense tragédie de la Shoah et de toutes ses horreurs, déportés signifiait, volatilisés, évanouis sans laisser de trace. Avec eux s’effaçait la mémoire familiale. Je ne connaissais d'eux que quelques éléments biographiques  transmis par mon père, maigres souvenirs résumant toute une existence.

Mon grand-père Raphaël Bernard est né a Wloclawek en Pologne le 26 novembre 1903. Son père s’appelait Nuta Bernard  et sa mère Laja Sztulzaft.

Ma grand-mère Nacha Wolman épouse Bernard, est née à Gabin en Pologne le 16 mars 1907. Ils ont immigré de Pologne en France en 1931. Ils vivaient à Paris dans le troisième arrondissement comme la plupart des immigrés juifs polonais. Ils étaient pauvres et adhéraient à l'idéologie communiste. Ils exerçaient les professions de tailleur et de couturière.

Raphaël a été arrêté le 14 mai 1941 par la police française et interné au camp de Beaune-la-Rolande, et ma grand-mère a été arrêtée le 17 juillet 1942 lors de la rafle du Vel d'Hiv. Tous deux ont été déportés à Auschwitz, mon grand-père par le convoi 6, parti de Pithiviers le 17 juillet 1942 et ma grand-mère par le convoi 38, parti de Drancy le 28 septembre 1942. J'ai retrouvé dans les archives d'Auschwitz la date de la mort de Raphaël, le 24 octobre 1942. Par contre, la date de la mort de Nacha est inconnue.

Auparavant, ils avaient réussi à mettre à l'abri leur fils, mon père, qui passa toute la guerre dans le Loir-et-Cher, caché dans un petit village chez des paysans, en compagnie de deux autres enfants juifs. Mon père n'a rien su officiellement du sort de ses parents jusqu'en 1950, lorsqu’il a reçu du Ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre, une lettre intitulée pudiquement "acte de disparition" spécifiant leurs dates d'arrestation et de déportation.

De mes grands-parents, il ne reste aujourd'hui que deux photos que mon père a reçues d'une cousine après la guerre. Leurs visages ainsi figés leur confèrent une apparence réelle, mais mystérieuse. Qui étaient-ils vraiment ? De quel univers venaient-ils ? Qu’avaient-ils vécu ? Pourquoi portaient-ils le nom de Bernard, un nom de famille très français pour des immigrés juifs polonais ? Des membres de la famille ont-ils survécu la Shoah ? Quel était cet homme, figurant sur la photo aux côtés de mes grands-parents ?

Toutes ces questions et bien d'autres m'interpellaient souvent, mais je doutais de pouvoir y répondre un jour. Mon père répétait souvent qu'il était le seul survivant de sa famille et qu'il avait très peu de souvenirs. Pour sa génération, celle qui a vécu la Shoah, cette mémoire était peut-être trop douloureuse pour être réveillée et entretenue. Mais la génération d’après qui n'a pas connu la guerre, est avide de savoir et de transmettre aux générations suivantes. Pour moi, il était difficile d'accepter le fait que mes grands-parents soient morts dans les chambres à gaz et que la mémoire familiale soit perdue à tout jamais. C'est par un concours de circonstances assez incroyable que le passé allait révéler une partie de ses secrets.

Un jour d'été de 1993 alors que j'étais déjà mariée et que j'avais fait mon alyah, j'ai découvert dans la maison de mon père quelques vieilles lettres en yiddish accompagnées de photos. Mon mari a lu ces lettres et m'a déclaré: « ton père avait un oncle qui a survécu à la guerre et a vécu en Israël avant de partir aux Etats-Unis en 1968 ». J'ai tout de suite interrogé mon père qui m'a confirmé les faits: cet oncle, du nom de Jacob Offer, le frère cadet de son père, avait  retrouvé la trace de mon père. Il lui avait écrit quelques lettres et lui avait même rendu visite en 1968 avant de partir à New York. Comme ils ne possédaient pas de langue commune, leurs échanges étaient très restreints et ils ont perdu contact. Mon père ignorait ce que cet oncle était devenu, comment il avait survécu à la guerre et s’il avait des enfants. Pourquoi portait-il un nom de famille différent du nôtre? Le mystère de ma famille, au lieu de s'éclaircir, s'épaississait un peu plus. Nous avons essayé de rechercher par l'annuaire téléphonique un certain Jacob Offer à New York, mais sans succès.  Sans doute cet oncle Jacob était-il décédé.

Nous avions perdu l’espoir de retrouver sa trace lorsque nous avons appris qu'il existe un centre généalogique à Jérusalem, créé dans le but d'aider à retrouver des membres de famille perdus après la Shoah. Si Jacob Offer avait vécu en Israël, il devait y être enregistré. Nous nous y sommes rendus en 1997 et avons découvert que Jacob avait des enfants nés en Israël, deux garçons et deux filles. J'ai recherché le numéro de téléphone de Nathan Offer  que j'ai appelé. Comme il m'a confirmé que son père s'appelait Jacob, né en Pologne à Wloclawek, je lui ai annoncé que nous étions cousins. Le premier moment de surprise et d’incrédulité passé, il m'a donné le numéro de téléphone de sa soeur Hannah. Nous avons organisé une réunion de famille, Je leur ai montré les photos de mes grands-parents ainsi que de leur père. Ils m'ont  appris  que la troisième personne sur la photo de mes grands-parents était le frère aîné de Raphaël et de Jacob, Luzer, également mort en déportation et dont ils ne savaient rien de plus. Hannah, l’aînée se souvenait très vaguement que leur père leur avait mentionné l'existence d'un neveu en France.

Jacob, divorcé de leur mère, vit toujours aux Etats-Unis, à Miami, en compagnie de sa deuxième épouse. Je l'ai joint au téléphone. Jacob a été très content de mon appel et très heureux de savoir que je vivais en Israël. D'ailleurs, il se souvenait qu’il m'avait vue bébé lors de sa visite en France en 1968. C'est par lui qu'enfin j'ai pu en savoir davantage sur mon grand-père Raphaël et sur l'histoire de la famille.

C'était une très grande famille religieuse, avec beaucoup de cousins et petits-cousins. Le nom Bernard est original, bien que peu commun pour des Juifs en Pologne. Certains l'épelaient Bernhardt. C'est un nom germanique, car la famille était d'origine allemande. Les trois fils Bernard ont étudié au Talmud Torah. Plus tard, ses deux frères Raphaël et Luzer sont partis en France et ont abandonné toute pratique religieuse. Tous les Bernard de Wloclawek étaient en famille, certains habitaient à Lublin et dans d’autres villes de Pologne. La plupart ont disparu dans la Shoah, comme ses parents, fusillés par les Allemands, mais certains ont survécu en s'enfuyant en URSS. Lui s'est enfui, mais fut arrêté par les Russes. Il a passé le reste de la guerre en Sibérie. Ne possédant pas de papiers, il a découvert un passeport sur un cadavre juif russe répondant au nom de Hershkovitz (« fils de cerf » en yiddish). En arrivant en Israël après la guerre, il a hébraïsé son nom en choisissant Offer (faon en hébreu).

J'ai eu l'occasion de rencontrer l'oncle Jacob pour la première fois, en 2005, après son retour en Israël. Bien qu'il commençât à perdre la mémoire sous l'effet de l'âge, ce fut pour moi une rencontre très émouvante car c'est la seule personne encore vivante qui a connu mon grand-père. Sa femme est très sympathique, elle est également une rescapée de la Shoah, elle a passé un an à Auschwitz et en garde la marque indélébile: son numéro tatoué sur  le bras. Pour mes enfants, alors très petits, ce fut une rencontre avec l'histoire. Mon aîné s'appelle Raphaël, en mémoire de mon grand-père.

J'ai réussi à reconstituer la mémoire familiale, mais l'histoire ne s'arrête pas là. Par l'association du convoi 6, j'ai découvert l'existence d'autres cousins, fils de Luzer, le frère aîné de mon grand-père. En effet, la femme de Luzer et leurs deux enfants ont survécu à la Shoah, et elle a épousé un survivant du convoi 6. Le fils, issu de ce deuxième mariage, est membre de l'association. Pour mon père, ce fut une surprise totale. Il ignorait tout de l'existence de ses cousins en France, comme il ignorait celle des cousins d'Israël. Même si ces retrouvailles surviennent un peu tard, il ne se sent plus finalement le seul survivant de la famille. Et la mémoire est sauve.

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