Abraham Albert ZYGBAND convoi 6 par sa fille

Mon père est né en 1892 à Varsovie. Il était l’aîné d’une famille de 12 enfants. Il fut soldat à 18 ans et fit toute la guerre 14-18 dans l’armée russe. Lors de la révolution d’octobre, il parvint à s’évader et à rentrer à Varsovie.

Ma mère s’appelait Sura Zysman. Elle est née à Otwosk, à côté de Varsovie.

Mon frère, Simon, est né en 1921, moi 1 an plus tard le 5 octobre 1922, puis, mon plus jeune frère, Aron en 1924. Il fut déporté bien après moi, en février 1943, par le convoi 45. Mais, il se trouve qu’à Auschwitz, j’ai vu passer son convoi dans lequel se trouvaient aussi deux copains de sa classe que je suis parvenu à faire entrer dans le camp. Mon frère, lui, est directement parti vers la chambre à gaz, sans que je ne puisse rien faire.

Mais je reviens à l’avant-guerre. Mon père est venu en France pour gagner de quoi vivre. Il nous envoyait de l’argent, mais nous avions si peu que, pour survivre, nous devions sous-louer l’appartement et n’habiter qu’une seule pièce.

Ma mère décida de le rejoindre à Paris. Nous avons mis trois ans pour obtenir les papiers nécessaires si bien que je ne suis venu en France qu’à la fin de l’année 1929. J’avais 7 ans. J’ai fait toutes les classes primaires à l’école de la rue Saint-Maur.

A 18 ans, j’ai trouvé un emploi de métreur vérificateur et de dessinateur industriel dans l’entreprise Bernard à Vincennes. mais elle fut réquisitionnée par les Allemands en 1941. J’avais toutefois conservé le droit de travailler car on m’avait procuré un Ausweis.

Le 14 mai 1941, je me rendais donc comme tous les jours à Vincennes, quand, en sortant du métro Château de Vincennes, je fus arrêté par deux civils. Ils ont sorti leurs cartes et m’ont lancé : « Pièces d’identité !». J’ai montré mon ausweis. L’un  d’eux m’a dit : ce n’est pas ça que je veux : carte d’identité ! Or,  sur ma carte, était mentionné  « JUIF », donc un problème ! Ils m’ont emmené au Commissariat de Vincennes puis ramené rue Claude Vellefaux d’où dépendait la rue Corbeau*.

Ma mère ne me voyant pas revenir, s’est demandée ce qui avait pu m’arriver. Elle téléphona le lendemain matin à mon patron qui lui a dit : il a peut- être été arrêté. Je vais m’en occuper et téléphoner au préfet. Mon patron était un ancien colonel de l’armée française. Il était Saint-Cyrien et avait des relations. Et, en plus, il aimait bien les Juifs ! Malheureusement, le temps qu’il fasse les démarches, j’étais pris. Impossible de me faire sortir !

Ma mère m’a apporté quelques affaires. Plus tard, mes frères vinrent me voir en vélo à Beaune-la-Rolande. Paris-Beaune en vélo aller-retour. Quelques semaines après, ils réussirent à convaincre deux gendarmes de me faire passer en zone libre. J’ai refusé. J’étais déjà à la ferme du Rosoir où je me trouvais bien. C’était là le problème.

J’étais volontaire pour travailler dans cette ferme, avec deux ou trois copains, tous des jeunes. On est restés longtemps ensemble puis on est revenus à Pithiviers.

J’ai été déporté, j’avais 20 ans.

Au matin du 17 juillet 1942, on nous a fait entrer dans les wagons. Je ne me souviens plus qui était avec moi, mais, avec un petit groupe, nous sommes montés dans les derniers.

Nous sommes arrivés à Auschwitz après un voyage de près de trois jours. En descendant du train, certains d’entre nous ont reconnu des gens qui étaient partis dans le convoi 5. Je me souviens avoir aperçu quatre ou cinq camarades qui avaient été à la ferme avec moi. Même avec la liste des noms du convoi, je ne parvins pas à retrouver leurs noms. Je sais qu’il y avait là un copain qui travaillait dans les cuisines.

Qu’est ce qu’il a eu comme morts ! Une hécatombe. Et dans mon block aussi. Parce que si on ne savait pas faire quelque chose, on était maltraités et punis. Moi, comme j’étais dessinateur métreur dans le bâtiment, ils m’ont choisi pour aller à la Maurerschule, l’école des maçons. Certains qui avaient été désignés avec moi ne savaient pas même faire un mur. Je leur ai montré comment on mettait les briques en croix et ce que je faisais dans mon entreprise.

 Un peu plus tard, on a été tatoué. Mon numéro matricule : 49616.

Après la Maurerschule, j’ai pu obtenir un bon travail. J’étais tout seul avec un gardien. Je visitais, pour les retaper, les villas des environs qui appartenaient à des officiers. Et j’ai fait ce boulot jusqu’au bout car il y avait toujours quelque chose à refaire, une baignoire, un mur…

C’est mon métier qui m’a sauvé la vie. Généralement, je quittais le camp avec un SS, tout seul. Ce n’était pas toujours le même. Une fois, je suis tombé sur un gars qui avait été élevé par des Juifs. Il me parlait en yiddish ! Les femmes des officiers me donnaient du pain, de la nourriture pour avoir une baignoire plus grande que prévu. Et j’ai fait cela jusqu’au bout. A tel point que j’étais presque devenu un familier. Certains officiers me disaient que je n’avais pas besoin de saluer  « Mutzen auf », c’est-à-dire d’enlever mon béret lorsque je les rencontrais. J’étais un verni.

Le plus terrible, ce fut la marche de la mort, la grande marche jusqu’à Mauthausen. L’évacuation d’abord. J’ai tenté de m’évader par deux fois. La première, quand on a dormi dans une ferme. J’ai atterri dans une grange où il y avait de la paille. Je me suis caché à l’intérieur. mais les Allemands sont passés avec des fourches, alors je suis ressorti et j’ai rejoint le groupe.

La deuxième fois, j’ai failli réussir. Je suis resté en arrière, mais les Allemands se sont mis à tirer dans le tas de tous ceux qui traînaient. Alors, en cavalant, j’ai vite rejoint le convoi avant qu’on nous mette dans des wagons ouverts. On a beaucoup marché. Puis, dès notre arrivée à Mauthausen, on nous a mis tout nus dans la cour. C’était l’hiver, certains mourraient à côté de moi. Ils nous ont fait allonger par terre. On s’est un peu réchauffés en se mettant les uns contre les autres. Ils nous ont aspergés avec des produits. Tout ça parce que les Allemands redoutaient qu’on amène des maladies. À Mauthausen, c’était le drame.

Quand on a demandé qui voulait aller travailler, j’ai levé le bras. C’était la nuit. On nous a fait décharger des cadavres. À la fin du « travail », le SS a porté la main à sa ceinture. J’ai cru que c’était notre dernière heure, et qu’il allait tous nous tuer. Finalement, il a sorti de sa poche un paquet de cigarettes et nous a lancé : « Vous avez bien travaillé, vous pouvez fumer » !

Après cette histoire de cadavres, on m’a déplacé à Ebensee pour un autre travail. Là, on réparait les lignes de chemin de fer bombardées par les Alliés entre Linz et Salzbourg. Quand ça bombardait, je mettais ma gamelle sur la tête et je sortais du talus pour ne pas recevoir des coups.

C’est là, à Ebensee, qu’on a été libérés. Le camp n’était plus gardé, les Allemands étant partis, il n’y avait plus que des civils armés à côté du camp. Alors, on a voulu se rendre au village d’à côté. Je me souviens qu’il y avait là des tonneaux de goudron, on les a enflammés et mis sur la route du village. Quand ils ont vu qu’on voulait aller vers le village, ils ont appelé les Américains qui ont tiré en l’air pour nous faire rentrer au camp. En fait, ils avaient peur qu’on leur fasse du mal. Il faut dire que nous, les quelques jeunes du groupe, on voulait se venger un petit peu de tout ce qu’on avait subi et des humiliations. Quand on passait dans le village pour aller au travail, on nous crachait dessus.

Par la suite, le pire de tout, c’est qu’il y a eu encore des morts. Ceux qui s’étaient précipités sur les cuisines militaires pour manger n’importe quoi, ont été atteints par des diarrhées. Et les Américains n’ont pas réalisé qu’il ne fallait pas leur donner de ration militaire. C’était une nourriture qu’on ne pouvait pas digérer.

Enfin, les Russes et les Américains ont créé une commission pour désigner ceux qui rentreraient à l’Est et ceux qui rentreraient à l’Ouest. J’ai failli être embarqué pour la Pologne. J’ai protesté en disant que j’étais français. Ils m’ont finalement accepté et j’ai pu aussi ramener avec moi quelqu’un qui ne voulait plus repartir en Pologne.

Au retour, on ne racontait pas. Même pas à notre famille sauf quand on nous demandait. Mes enfants ont demandé une fois pour le numéro que j’avais sur le bras. Puis ils sont retournés jouer.

Après la guerre, j’ai été très actif. J’ai travaillé pour des bureaux d’achats des grands magasins. J’ai créé des usines. J’ai été directeur d’entreprise.

Le propriétaire était un Juif hongrois très religieux Il avait mis une annonce pour chercher un directeur. J’étais le seul Juif parmi la dizaine à répondre. Il m’a  donné la priorité. Il m’a amené à Montdidier dans la Somme, sur un terrain vague acheté pour un franc symbolique, et il m’a dit : « tu vas construire une usine, avec un architecte que je vais te donner. » Quand j’ai pris la direction de l’entreprise, il y avait 500 ouvriers. Puis le propriétaire est tombé malade. Ses héritiers n’ont pas voulu de moi. J’ai  pris ma retraite à 59 ans. Deux ans après ils ont fait faillite. Ils avaient tout dépensé en voitures de sport, casino etc.

Avant j’avais travaillé avec mes parents. On n’avait pas d’appartement, on est restés un an chez mes parents. J’ai travaillé sans diplôme, alors on me payait la moitié d’un diplômé. On m’appelait le samedi et si ce n’était pas assez, c’était le dimanche chez le patron, avenue Henri Martin.

Ce qui est sûr, c’est que je suis revenu complètement laïc de déportation. Peut-être l’étais-je déjà un peu avant. Avant la guerre, mes parents m’avaient envoyé au "héder" bien qu’ils fussent bundistes.

J’ai fait ma bar-mitzvah rue Notre-Dame-de-Nazareth et mes frères aussi. En 1936 je collais des affiches pour le P S dans le quartier, avec un copain dont le père voulait être député.

Là bas dans les camps, les plus religieux étaient les Juifs hongrois. Le samedi, quand on était alignés à l’appel, ils récitaient les prières. Ils jeûnaient quand il fallait. Ils gardaient leur ration pour le lendemain. Il fallait bien cacher son morceau de pain, il y avait des voleurs. Quand la faim tenaille, tout devient possible. Dans la vie normale, il est impossible de réaliser l’état dans lequel on peut se trouver dans ces situations de survie. Cela dit, il y avait tout de même de la solidarité, peut-être même plus que des vols.

Quand je suis revenu, je pesais 36 kilos.

Mes nuits ont souvent été agitées. Les souvenirs qui me revenaient le plus souvent : La première nuit à Mauthausen, quand nous avons dormi tout nu au milieu des morts. Et les pendaisons à Auschwitz. Les coups de schlague aussi. On m’a battu. Notamment le jour où je me suis fait prendre avec un pain que je voulais ramener dans le camp. Condamné à 25 coups de bâton, j’avais les fesses en rondelles, avec les traces pendant des jours.

Et maintenant le Parkinson, qui m’est tombé dessus depuis presque dix ans.

Malgré tout, je ne regrette pas d’être Juif. J’ai eu des enfants qui ont réussi et cinq petits-enfants. Ca m’a apporté la tranquillité d’être fidèle à mes parents.

Ma mère est décédée à 82 ans. C’était une maîtresse femme qui a réussi à faire de nous des « Mensch ».

La femme d’Albert, Raymonde  née TASMA raconte « Pris en décembre 1942, mes parents ont été déportés en février 1943. On a été séparées ma sœur et moi ».

Albert raconte : « Nous étions un couple bien : ma femme orpheline, moi déporté. Elle avait 20 ans quand on s’est mariés. C’est ARON  qui n’est pas revenu, le plus jeune. Samuel Simon s’est évadé de Drancy, il avait un an de plus que moi »

*Aujourd'hui, la rue du corbeau n'existe plus, elle s'appelle rue Jacques Louvel-Tessier

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