Joseph HELCMAN convoi 4 par sa fille France EICHEL

Introduction

Nous sommes en 2018, je vais avoir 80 ans et mon fils a demandé que je raconte comment nous avons vécu et surtout survécu à la guerre. J’étais très jeune. Je vais donc à la fois raconter des souvenirs personnels et ce que j’ai entendu plus tard au cours de réunions familiales ou amicales.

Je vais également, pour que mes enfants et petits-enfants en gardent le souvenir, relater quelques anecdotes sur la vie de mes Anciens.

Présentation

Je m’appelle France Eichel, née Helcman à Paris (20è) le 19 mars 1938 de Joseph Helcman et Amalia Westreich. C’est mon père qui a choisi mon prénom; il avait perdu sa mère alors qu’il était jeune. Elle se prénommait Frajdla et il a recherché un prénom français qui se rapprocherait le plus possible de la sonorité de son prénom. Après Françoise et Francine, il s’est décidé pour France, le nom de son nouveau pays. Il ne sera jamais naturalisé.

Famille Helcman

Mon père Joseph, fils de Boruch Helcman, est né le 15 janvier 1909, à Radom (Pologne), une ville à environ cent kilomètres au sud de Varsovie, où vivait une importante communauté juive. En 1938, la ville comptait 24.000 juifs sur une population totale de 80.000 habitants. Il est arrivé à Paris au cours de l’année trente, via la Belgique. J’ai retrouvé un document qui indique son passage par Molenbeek-St-Jean (banlieue de Bruxelles) le 12 août 1930.

Son père, Boruch Helcman, était instituteur dans un ‘Heder (école élémentaire juive de garçons). Il avait laissé le souvenir d’un maître très sévère. Je n’ai rien su de ses frères ou sœurs. J’ai connu, après la guerre, la veuve d’un de ses neveux, Simon Helcman. Elle était couturière et c’est elle qui a fait ma robe de mariée.

Sa mère s’appelait Ita Frajdla Feldsztajn. Je n’ai aucun renseignement la concernant. J’ai des photos de mes parents avec un cousin de mon père (côté maternel) et sa famille avant guerre. J’ai rencontré leur fils Bernard après la guerre.

Mon père venait d’une famille de cinq enfants: trois fils et deux filles. Seuls les trois fils, Hersh, Joseph et Rafal et une soeur, Etka, ont quitté la Pologne. Une sœur est restée près du père veuf. Il était bachelier (diplôme du 26 mai 1930) mais on peut penser que la situation des Juifs, pauvreté et antisémitisme ont poussé les trois frères et leur sœur à émigrer en France, pays qui avait la réputation d’être accueillant pour les Juifs.

Sur les documents officiels (acte de mariage) il apparaît comme « marchand forain ». Je me souviens que beaucoup plus tard, après la guerre, Maman a retrouvé à la maison des stocks d’éponges naturelles.

Les trois frères travaillaient dans des professions semblables: artisan, travailleur à domicile, tailleur. Joseph et Rafal vivaient ensemble 26 rue Feutrier à Paris 20ème tandis que le frère aîné Hersh habitait 44 rue Clignancourt à Paris 18ème avec sa femme Louba et leur fils Georges. Ma tante Etka s’est également mariée.

Famille Westreich

Ma mère, Amalia (Malka en hébreu) est née le 16 avril 1910 à Tuchow, Pologne. Elle est venue à Paris en janvier 1933, rejoindre sa cousine germaine, Simone Königsberg, mariée avec Jacob Brod. Je parlerai d’eux comme mon oncle et ma tante.

Elle venait d’une famille de six enfants, deux fils puis quatre filles. Maman était l’aînée des filles. Ils habitaient Tarnow, dans la région de Cracovie. Cette ville abritait la plus importante

communauté juive orthodoxe après Cracovie.

Son père, Joseph était le fils de Jeremiah et Malka Westreich. Il avait un frère Salomon et deux sœurs, Gittel et Rifka. Il était peintre en bâtiment. Il décorait des appartements et a même participé aux travaux d’embellissement de la nouvelle synagogue. Il été enrôlé dans l’armée autrichienne pendant la guerre 1914-1918.

Son frère, Salomon a émigré aux Etats Unis en 1912. Les deux sœurs ont disparu bien avant la guerre. Gittel née en 1893, s’est enfuit avec un acteur en Russie où elle est décédée. Rifka a épousé un vagabond , ils se sont installés à Tarnow.

Sa mère était Adela Judes Hirsch. Là, je dois raconter une jolie histoire. Joseph Westreich voulait épouser la jeune et jolie Adela Hirsch qui avait trois sœurs, Salka, Hannah et Regina. Or Salka, qui était son aînée, n’était pas mariée et la tradition empêchait donc cette union. Une solution a été trouvée. Jeremiah qui était veuf depuis le décès de Malka, a accepté d’épouser Salka. Ils ont encore eu cinq enfants, demi-frères et sœurs de Joseph et Salomon.

Joseph a ainsi pu épouser Adela. Ils ont eu six enfants et donné le prénom Malka à leur première fille, ma mère.

Quand elle a quitté la Pologne, Maman a laissé derrière elle, ses deux frères Mattias et Moses et ses trois sœurs, Lola, Bronka et Gisele. Ma mère est née à la campagne, dans une région boisée, chez ses grands-parents. Son grand-père gérait la propriété d’une famille viennoise. C’est là que Maman, ses cousins et cousines passaient les vacances. Ils cueillaient des myrtilles et la grand-mère servait la crème fraîche.

Maman était la seule des enfants qui avait poursuivi ses études jusqu’au baccalauréat (Diplôme du 30 mai 1930). Les études étaient payantes et son père ne pouvait plus assumer cette dépense. C’était l’hiver, la basse saison, mais il ne voulait pas que sa fille arrête là, alors ma mère a obtenu un visa d’étudiante de la France et a rejoint sa cousine déjà à Paris depuis 1925. C’est une de ses amies qui vivait en Allemagne qui lui a prêté l’argent nécessaire à l’achat du billet de train.

Monsieur et madame Joseph Helcman

Mes parents se sont mariés le 22 décembre 1934 à Paris 18ème. Mes oncles étaient leurs témoins. Ils se sont installés, 18 rue des Rigoles, Paris 20ème, dans une petite maison, sans confort, dans la cour de l’immeuble. Au rez-de-chaussée, une grande pièce, à la fois salle à manger et atelier et une cuisine. Au fond de la cuisine, un escalier/échelle menait à la chambre à coucher au 1er étage. Leur vie a certainement été laborieuse mais paisible. Les photos de l’époque les montrent joyeux dans les jardins du château de Versailles avec des amis, à la campagne en famille avec les frères et les cousins et les petits.

Il y a eu des naissances, Georges, chez Hersch et Louba Helcman, Jacqueline, chez Simone et Jacob, Brod, en 1933, puis Arlette en février 1938 et enfin, moi en mars 1938.

1939-1940. C’est le début de la guerre. L’armée allemande avance rapidement, on fait évacuer les femmes et les enfants des villes. Maman et moi avec ma tante Louba et mon cousin Georges, un peu plus âgé que moi, sommes conduits à la campagne. Je n’ai jamais su où exactement, mais seulement que ma mère aidait la fermière pour avoir des œufs frais pour les enfants.

Nous revenons à Paris. Mon père qui avait rejoint le contingent polonais et se trouvait dans la poche de Dunkerque a refusé d’être évacué en Angleterre. Il ne voulait pas abandonner sa femme et sa fille.

Mon oncle, Rafal Helcman (tonton Fulek) frère cadet de mon père, né en septembre 1914 et qui a été naturalisé en 1939, a vainement cherché à rejoindre son régiment. C’était la débâcle.

Nous sommes en 1940. La vie devient de plus en plus difficile pour les Juifs à la suite de toutes les nouvelles restrictions qui leur sont imposées. Le statut des Juifs, promulgué le 3 octobre 1940, les chasse de la fonction publique, des professions leur sont interdites et peut entrainer un internement administratif arbitraire.

Le 19 mars 1941, j’ai trois ans, ce sera le dernier jour de bonheur avec mon papa. Les photos prises à cette occasion chez le photographe pour pouvoir être envoyées aux grands-parents restés en Pologne, montrent une petite fille souriante, heureuse, assise entre ses parents, serrant dans ses bras la poupée qu’elle vient de recevoir.

Mise en place de plus en plus sévère du statut jusqu’au 13 mai 1941. Le 29 mars était créé un Commissariat aux questions juives.

Mardi 13 mai 1941, l’attaque Eclair, c’est à dire agir par surprise pour ne pas laisser le temps de réagir et de s’organiser face aux adversaires, les Juifs. Ce jour là, le policier dépose le « billet vert » rédigé ainsi : Monsieur Joseph Helcman, 18 rue des Rigoles Paris 20ème, né le 15 janvier 1909 est invité à se présenter en personne accompagné d’un membre de sa famille ou d’un ami, le 14 mai 1941 à 7 heures du matin, à la caserne des Tourelles, Bd Mortier, pour examen de sa situation.

Mon père s’est présenté le 14 mai 1941, Bd Mortier. Il n’est jamais revenu à la maison. Il a été interné au camp de Pithiviers, dans le Loiret, le 9 juillet 1941. Il a été déporté au camp d’Auschwitz par le convoi n°4, du 25 juin 1942 et les recherches effectuées par la Croix Rouge dans les archives du camp indiquent qu’il y est arrivé le 27 juin et interné sous le n° de détenu 42128. Ce convoi était composé uniquement d’hommes dont 937 Polonais sur les 999 prisonniers. En 1945, seuls 59 survivants sont rentrés. Il serait décédé le 1er septembre 1942 à 7h55 de « hydropisie cardiaque ». Admirez la précision !!! Il avait 33 ans.

Maman est allée le voir à la caserne transformée en camp d’internement ou au camp de Pithiviers, je ne suis pas certaine de l’avoir accompagnée, même si j’ai le souvenir d’avoir fait un signe de la main à quelqu’un derrière une grille. J’ai retrouvé une photo de mon père, au camp, entouré de « copains ».

Que s’est il passé pour les autres membres de la famille? Hersch, le frère aîné de mon père a lui aussi été pris dans ce piège, mais je ne sais pas dans quel centre. Il n’a pas survécu à la guerre ni sa femme ni leur fils.

Jacob Brod, lui, a été interné le jour même au camp de Beaune-la-Rolande, également dans le Loiret. Avec l’aide du réseau de résistance auquel il appartenait déjà il a réussi, avec un ami, à s’évader dans le camion qui sortait les ordures du camp, le 14 avril 1942. C’est ce même réseau qui leur a facilité la route et la traversée de la ligne de démarcation qui partageait la France en deux zones pour atteindre Lyon, encore en zone libre.

A la suite de cette évasion, la milice est venue à son domicile interroger sa femme et leurs filles. Pendant trois jours, ils ont essayé d’obtenir des renseignements sur le lieu où il se cachait. Ils ont particulièrement tenté d’intimider Jacqueline, une fillette de neuf ans seulement. En partant, le dernier jour, l’un des miliciens a fait comprendre à la concierge que la famille Brod ne devrait pas rester là. Le message a été transmis et deux jours plus tard, ma tante a quitté son domicile avec ses filles et prévenu le réseau qui l’a aidée à atteindre Lyon. Elle a laissé une valise dans la cave, à charge pour le gardien de la leur faire suivre quand elle aura une adresse à Lyon.

Entre temps, mon oncle Fulek qui, bien que naturalisé Français, était recherché par la police, a réussi à passer en zone libre. Le passeur a accepté de faire parvenir à ma mère la carte postale qui devait la rassurer. Il est donc arrivé à Lyon plus tôt et les a hébergées quelque temps. Ça a été un premier petit miracle car la police est venue frapper à notre porte et a demandé à ma mère à voir monsieur Helcman sans préciser le prénom, alors elle leur a répondu que son mari est déjà interné. Ils sont partis sans insister.

1942-1945. Le 7 juin 1942, le port de l’étoile jaune est imposé en zone occupée. J’ai conservé celle de ma mère.

La rafle du Vélodrome d’Hiver : 16 et17 juillet 1942 Maman et moi étions encore à Paris. Préparation de la rafle. Dès la réunion du Conseil des ministres du vendredi 3 juillet 1942, en présence du maréchal Pétain, le problème des Juifs est à l’ordre du jour. Le 7 juillet, les Allemands réclament que soient organisés le rassemblement et le transfert pour une destination orientale des 22 000 Juifs du ressort du Grand Paris. Il s’agit de personnes des deux sexes âgées de 15 à 50 ans. (Confirmation par la police nationale du 9 juillet).

Le vendredi 10 juillet, au Conseil des ministres, le maréchal Pétain, explique qu’il a obtenu des Allemands, dans une « intention d’humanité », que les enfants y compris ceux de moins de seize ans, soient autorisés à accompagner leurs parents.

Le 11 juillet, la Direction générale de la Police nationale transmet au Commissariat général aux Affaires juives, le texte des instructions à donner aux agents chargés des opérations de police. Il s’agit d’une liste très précise qui va jusqu’à vérifier que les compteurs d’eau, de gaz ou d’électricité sont bien fermés avant de quitter les appartements et d’en laisser les clés au concierge ou au voisin s’il n’y en a pas.

Le 13 juillet, circulaire - secrète - de la direction de la police municipale aux commissaires divisionnaires. Les autorités occupantes ont décidé l’arrestation et le rassemblement d’un certain nombre de Juifs étrangers. Suivent tous les détails. Il s’agit des hommes de 16 à 60 ans et des femmes de 16 à 55 ans. La demande de Pétain a été reprise : les enfants de moins de 16 ans suivront leurs parents.

Il a été prévu la création d’équipes chargées des arrestations, 255 rien que pour le 20ème arrondissement. Il s’agissait de créer des centres de regroupement par arrondissement et d’y faire stationner les autobus qui, quand ils seront complets, transporteront les prisonniers, soit au camp de Drancy, soit au Vélodrome d’Hiver.

Le 16 juillet, 8 heures du matin, le secrétariat du Préfet reçoit un appel téléphonique de l’état-major. L’opération contre les juifs est commencée depuis ce matin à 4 heures. (En marge: à 9 heures 4 044 arrestations). Des communications arriveront tout au long de la journée au secrétariat du Préfet.

Le 17 juillet, la chasse continue pour retrouver ceux qui ont échappé à la rafle du 16 juillet. 4 378 personnes ont été arrêtées dans le 20ème arrondissement. Les Juifs retenus dans le Vel d’Hiv seront transférés les 19, 20, 21 et 22 juillet dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande.

Pendant ce temps là, Maman et moi sommes restées dans notre petite maison. Maman avait posé les volets de bois qui s’accrochaient sur la façade au rez-de-chaussée et fermé les volets de la fenêtre du premier étage. Nous étions assises sur le lit, serrées l’une contre l’autre, Maman, le doigt sur les lèvres, me faisait signe de ne pas faire de bruit. Madame Glomont, la concierge guettait, assise avec son tricot, à l’entrée de la cour. Quand les policiers sont arrivés, elle leur a dit que depuis l’internement de son mari, madame Helcman et son enfant sont parties. Ils n’ont pas insisté.

D’autres familles juives qui habitaient dans l’immeuble ont pu s’échapper. Une des filles qui habitait au rez-de-chaussée a sauté par la fenêtre. Elle a survécu à la guerre. Après la rafle, la concierge nous a cachées ainsi que monsieur et madame Reznik, nos voisins du 1er étage, dans le pavillon inoccupé de madame Chassan, propriétaire de l’immeuble. Il était construit au milieu d’un petit jardin au fond de la cour.

Madame Glomont s’installait tous les après-midis, face l’entrée du couloir qui menait à la rue pour me permettre de courir et jouer dans le jardin. A ce moment là, elle nous a sauvé la vie.

Les voisins dans l’immeuble ne nous ont pas non plus dénoncées. Madame Chassan, elle aussi, a fait preuve d’une grande humanité envers nous. J’ai retrouvé parmi les papiers de ma mère un échange de courriers entre elles. Maman s’excusait de ne pas pouvoir payer le loyer, la réponse a été « vous le ferez quand vous le pourrez ». Quand j’ai posé la question à Maman, elle m’a répondu : « J’ai dû… » .Il devenait trop dangereux de rester à Paris.

Les Reznik sont partis. Elle seule survivra à la guerre ainsi que sa fille Fanny et sa petite fille Claudine. Fanny et ma mère étaient devenues de grandes amies et le sont restées jusqu’à la fin de leurs jours. Claudine est toujours proche de moi. Le mari de Fanny n’avait pas voulu se joindre à mon oncle quand il est passé en zone libre, il tentera sa chance plus tard mais le passeur l’a dénoncé et il sera déporté. Il a survécu mais mourra du typhus à son arrivée en France.

Maman a joint, je ne sais par quel moyen, une amie dans la résistance pour nous aider à traverser la ligne de démarcation et rejoindre la famille déjà à Lyon. Dans un premier temps, il a été décidé de me placer chez une cousine non juive de cette amie qui habitait dans un pavillon à Orly. Je ne me souviens pas du trajet pour Orly, je n’avais que quatre ans, mais par contre très bien de la salle à manger où avait été installé un lit d’enfant. J’y ai fait des cauchemars et décidé d’arrêter de sucer mon pouce. Maman m’avait dit que ce n’était pas beau alors j’avais honte.

L’aventure, le voyage pour Lyon. Je ne me souviens pas par quel moyen de locomotion nous avons pu nous déplacer. Je me souviens d’une halte dans une auberge à la campagne dont le patron avait un cheveu sur la langue, un peu comme moi à l’époque.

Le lendemain, le soir nous avons marché dans la nuit, traversé une forêt pendant que Maman me racontait des histoires de soleil et de lune. A la fin, il a fallu courir pour traverser la ligne de démarcation. Nous devions être un groupe, car Maman prise d’une crampe, m’a passée à quelqu’un. Nous avons réussi à atteindre Lyon où nous attendait la famille.

Dans un premier temps, nous avons partagé le petit logement de deux pièces rue Crillon, avec tata Simone et ses deux filles, Jacqueline et Arlette. Nous sommes allées à l’école toutes les trois, à la rentrée 1942. Plus tard, par mesure de sécurité car la milice venait dans les écoles rechercher les enfants juifs, mes deux cousines et moi avons été placées dans des familles à l’Argentière, à la montagne dans la région de Saint-Etienne. C’était, je pense, en  octobre-novembre 1943. Il y avait de la neige quand je suis descendue du train. Un homme avec son vélo nous attendait, il a mis ma valise sur son porte-bagages et nous sommes parties. Le chemin était difficile, la neige collait aux semelles des chaussures.

Je n’ai aucun souvenir de la maison mais Maman m’a raconté que, comme je refusais de manger, la famille d’accueil, une famille nombreuse italienne, l’a alertée et elle a dû venir pour me consoler et me faire comprendre pourquoi nous étions séparées. Je ne sais pas si c’est à ce moment là que je lui aurais dit : « Maman, il ne peut rien t’arriver, je n’ai déjà plus mon papa ». Elle est retournée à Lyon où elle avait trouvé un travail dans un atelier de confection pour femmes. Je ne sais pas comment elle a pu se faire embaucher dans cet atelier, je n’ai pas retrouvé de faux papiers dans ses dossiers après la guerre, mais je sais qu’elle s’est très bien intégrée dans l’équipe de jeunes ouvrières. Elles étaient très gaies, chantaient beaucoup. Elle a conservé des photos des fêtes organisées pour les anniversaires et celles dédicacées qui lui ont été données à son départ.

Plus tard, j’ai été placée chez une veuve dont le fils était prisonnier de guerre. Maman se plaignait car au lieu de me faire profiter des friandises qu’elle m’avait apportées, elle les envoyait à son fils. Il y avait une autre fille, plus âgée que moi, très gentille mais par contre cette femme était dure avec elle. Nous devions cueillir les fruits du jardin, en particulier des framboises, sans le droit d’y goûter. Il fallait montrer sa langue pour vérification. La dame avait un peu d’indulgence pour moi. Le presbytère était au bout du jardin, le curé, lui, me donnait des dragées.

Mes cousines et moi sommes revenues à Lyon et nous sommes entrées dans un cours privé, chez mademoiselle Pélisson. Nous étions une vingtaine de filles à étudier dans une classe unique à plusieurs niveaux. C’est sans difficulté que nous avons pu reprendre notre scolarité de retour à Paris, après la guerre.

Ma tante et ses filles ayant déménagé rue Boileau, mes cousines passaient me chercher. Maman et moi sommes restées dans l’appartement de la rue Crillon. Mon oncle Fulek habitait plus loin mais partageait avec un copain, un atelier de fourrure à l’étage. Il restait proche. Un jour, il est arrivé, un jambon sec dans les bras, et l’a accroché dans l’entrée de notre logement. Il venait s’en découper des tranches de temps à autre. Le ravitaillement était difficile. La vie restait pleine de dangers, il a été arrêté par la police et conduit au commissariat où il a été interrogé avec brutalité mais heureusement relâché.

Il ne faut pas oublier que le décret du 20 juin 1943 a annulé tous les décrets de naturalisation intervenus depuis le 10 août 1927, en faveur des étrangers regardés comme Juifs aux termes de la loi du 2 juin 1941. La Gestapo était présente et les Allemands organisaient les transferts des Juifs prisonniers dans les camps de zone libre vers la zone occupée puis les déportaient à Auschwitz.

Nous avons continué à vivre le plus normalement possible en écoutant les nouvelles pour suivre l’avancée des armées de libération. La gare de Lyon Perrache a sauté.

Enfin, 8 mai 1945 c’est la fin de la guerre. Septembre 1945, Maman a décidé que je ferai la rentrée scolaire, alors elle m’a fait faire un beau manteau en lainage bleu et son chapeau assorti et c’est le train pour Paris. De retour à la maison ! Nous avons retrouvé notre maison ! La concierge et les voisins avaient protégé notre domicile. Ils avaient sorti et réparti entre eux tout ce qui avait un peu de valeur, en particulier les têtes de machines à coudre et tout remis en place à notre retour. Le travail a pu reprendre doucement.

Malheureusement, la concierge Madame Glomont, est décédée, empoisonnée par une fuite du bec de gaz. C’était le moyen d’éclairage à l’époque, il y en avait aussi un dans notre cuisine. C’est la rentrée des classes, me voilà rue Olivier-Métra devant l’école primaire des filles, de l’autre côté de la rue, je vois mon école maternelle où un jour à la récréation, je suis tombée sur mon cerceau en métal. Je me suis coupé sous le menton, il a fallu aller chercher Maman au travail, me faire un pansement au mercurochrome. J’en ai gardé une cicatrice.

Maman a réussi malgré notre vie si bouleversée à conserver mon 1er cahier et ses appréciations (bonnes) sur mon travail. Elle a aussi sauvé mon carnet de vaccinations mais surtout les photos, souvenirs de sa jeunesse en Pologne avec sa famille et ses amis. Je revois encore ce petit sac en tissu de toile à matelas à rayures grises, fermé par une cordelière qui serrée, à donné cette forme arrondie aux photos.

Maman s’était battue, alors que mon père était déjà au camp de Pithiviers, pour récupérer un courrier de ses parents que la poste ne voulait pas lui remettre car il était adressé à Monsieur comme c’était l’usage en Pologne. Elle a eu les photos mais pas la lettre qui a du continuer sa route jusqu’au camp.

Cette année là, 1945, j’ai fait la connaissance de Christiane, qui est devenue mon amie et l’est encore à ce jour. Nous avons suivi notre scolarité ensemble jusqu’en classe 3ème. Moi, j’ai continué le lycée et passé le bac. Elle a préféré se diriger vers une formation professionnelle et a très bien réussi. J’ai gardé le souvenir que dans la première année, j’ai encore été la cible d’insultes antisémites de la part de petites camarades de classe. Moi, j’ai repris ma vie d’écolière mais pour Maman, ce fut beaucoup plus difficile même si nous avions eu la chance de retrouver notre maison intacte, ce qui n’a pas été le cas pour de nombreux rescapés, les appartements avaient été vidés ou réquisitionnés. Il leur a fallu beaucoup de temps avant de pouvoir rentrer chez eux.

Maman a dû faire de nombreuses recherches et démarches avant d’avoir la confirmation que mon père ne reviendra pas. Elle, comme beaucoup de femmes, est allée à l’Hôtel Lutétia voir si parmi les déportés survivants qui arrivent des camps, elle reconnaitra son mari.

Mon oncle, Jacob. Brod, avait fait des recherches concernant à la fois mon père et tous les membres de nos familles restés en Pologne, auprès de tous les organismes, en particulier américains. Il est rentré un jour, le visage triste, pour nous annoncer : « il ne reste plus personne ». L’administration a déclaré le 24 janvier 1949, qu’il est décédé le 25 juin 1942, le jour où il a quitté le camp de Pithiviers pour le camp d’Auschwitz.

J’ai aussi été « adoptée par la Nation ». Mais je crois que le moment qui l’a le plus choquée, c’est quand l’administration a exigé la convocation d’un Conseil de Famille pour me choisir un tuteur ou une tutrice. Elle, ma mère, qui avait tant fait pour me protéger et me sauver, ne pouvait pas imaginer que la question se pose. Un procès verbal a été rédigé et maman a été nommée. Maman, en temps que sa veuve, a eu le droit de récupérer la carte d’artisan de Joseph Helcman et de reprendre son activité de tailleur à domicile.

Maman et mon oncle ont pu recommencer le travail sur les machines qui avaient été préservées. Pour pouvoir augmenter l’activité, embaucher des ouvrières, nous avons déménagé à quelques pas de là, dans une petite maison avec jardin. J’avais ma chambre mais toujours sans confort, pas de salle de bains, les toilettes dans le jardin. Je me souviens que j’allais aux douches municipales et quel plaisir, parfois aux bains.

Parfois le dimanche, je venais à l’atelier aider à préparer les petits paquets (ensembles des pièces à coudre) pour les ouvrières le lendemain ou je faisais des vêtements pour ma poupée. Je retrouvais ma copine Christiane pour aller en classe. Au retour nous nous arrêtions chez moi pour le goûter et faire les devoirs. Il y avait encore des cartes d’alimentation, J2, et des difficultés pour se fournir en lait et beurre. La femme de ménage nous préparait des tartines ou des crêpes et ensuite passait voir maman pour lui dire : « il n’y a plus de pain ».

En 1947, nos premières vacances. La famille Brod et nous avons loué un appartement à Villers-sur-Mer en Normandie. C’était une véritable expédition, il fallait emporter tout le linge de maison, draps, serviettes, etc, en train. Mais quel plaisir ! la plage, l’escalade sur les blockhaus laissés par les soldats allemands. C’étaient les vestiges du mur de l’Atlantique.

En 1949, la famille Brod a émigré aux U.S.A. Il faut rappeler que des membres de la famille Simone Brod, d’abord son père, puis plus tard ses frères Manny et Sydney et leur mère, Hannah, avaient émigré autour des années 1920. Ils les ont aidés à entrer aux Etats Unis avec l’espoir d’une vie meilleure. D’autres cousins vivaient également là, tous des cousins germains de ma mère, car ils étaient les enfants des sœurs de ma grand-mère maternelle.

Le 17 février 1951, ma mère a épousé son beau-frère, Rafal Helcman. Mon oncle avait toujours été près de nous. En 1980, il m’adoptera. En mai 1952, ma mère a souhaité rejoindre la famille aux U.S.A. L’oncle de Maman, Salomon Westreich, le frère de son père, a fait toutes les démarches pour les visas. Après la guerre, son plus jeune fils, Jerry, qui faisait partie de l’armée américaine d’occupation en Allemagne est passé par Paris. Son père lui avait donné notre adresse en lui demandant d’aller voir si sa nièce était encore là. Ma mère m’a souvent raconté sa surprise quand elle a ouvert la porte à un beau G.I. américain qui s’est présenté comme son cousin. Ils ne se connaissaient pas. Lui est né aux Etats Unis, ne parlait pas français et Maman, peu l’anglais. La rencontre a néanmoins été chaleureuse.

Nous avons pris le bateau, six jours de traversée de l’Atlantique pour atteindre New York, voyage très agréable, un seul jour de tempête. La famille nous attendait. Nous avons dîné chez l’oncle et ses fils mais le lendemain, nous devions continuer le voyage pour Kalamazoo dans le Michigan, où vivaient la famille Brod et les autres cousins.

A la descente du train, j’ai retrouvé ma cousine Arlette après trois ans de séparation. Alors que je m’attendais à prendre une belle voiture américaine, elle m’a dit :«Viens, on va marcher, tu en auras bientôt assez de la voiture !» J’ai accompagné Arlette au lycée, j’ai fait des progrès en anglais mais je n’ai pas apprécié la compagnie des autres enfants et je n’ai pas eu envie de rester en Amérique.

Pendant ce séjour, j’ai eu la chance de pouvoir faire du tourisme, visite aux chutes du Niagara, Chicago, ses gratte-ciel, son lac. Maman et moi avons pris le Santa Fé train pour traverser depuis Chicago, les Etats Unis d’est en ouest. Quels paysages impressionnants. Nous avons fait un arrêt, à New Mexico, des Indiens attendaient les passagers sur le quai. Je me suis offert une petite poupée indienne. Nous allions à Pasadena, banlieue de Los Angeles, Californie, pour retrouver les deux tantes encore vivantes de ma mère. Ce fut une rencontre émouvante, elles lui ont fait de très beaux cadeaux, ceux qu’elles n’avaient pas pu lui offrir au moment de son mariage : un ensemble cafetière, théière, sucrier en métal argenté et une nappe brodée. Nous sommes restées quelques jours et avons pu visiter un peu la région.

Après l’été, Maman et moi avons repris le chemin de retour vers l’Europe, un nouveau voyage en bateau. Fulek est resté sur place, le temps de liquider l’affaire qu’il avait créée, un pressing. Il rentrera un peu plus tard. De retour à Paris, j’ai repris le chemin du lycée et Maman est allée travailler dans un atelier de confection. Quand il est rentré, comme il était souffrant, ils ont décidé de changer d’activité. Ils ont repris un commerce d’alimentation. Nous avons déménagé dans un appartement proche du commerce. Cette fois nous avions tout  le confort sauf le téléphone. Il faudra encore quelque temps.

En août 1953, la famille Brod est aussi revenue à Paris, le noyau dur de ma famille était reconstitué. Grâce aux efforts de ma famille, j’ai pu faire des études. Je suis diplômée du tourisme. En 1960, je travaillais dans une agence de voyage et j’ai pu m’offrir un beau circuit en Grèce et en Israël. C’est là que j’ai rencontré des amis d’enfance de ma mère. Ses meilleures amies, des sœurs jumelles, qui ont pu lui donner quelques détails sur la vie de sa famille. Elles avaient espéré que la plus jeune de ses sœurs avait peut être survécu. Malheureusement non. L’un de ses frères avec son enfant se sont noyés en tentant d’échapper aux soldats allemands qui les poursuivaient. Quelle émotion ! J’ai aussi fait la connaissance d’un de ses amis, à l’époque, journaliste au Maariv, qui m’a emmenée dans sa tournée au nord d’Israël. Ils n’ont échappé au massacre que parce qu’ils ont pu sortir de Tarnow assez tôt. Ils n’ont pas été enfermés dans le ghetto. Ils ont traversé l’Europe, la Russie, pour atteindre la Palestine.

Nous n’avons rien su de ce qu’il était advenu de la famille de mon père à Radom. Le ghetto a été entièrement liquidé. En relisant ces lignes, je reste très nostalgique quand je réalise combien de membres de ma famille ont disparu, combien d’enfants ont été assassinés.

Je suis toujours en contact avec la famille américaine, en particulier avec la fille et maintenant avec la petite-fille de l’oncle de Maman (côté paternel). Nous nous retrouvons de chaque côté de l’Atlantique à l’occasion de mariages par exemple. A Paris, la famille s’est légèrement agrandie grâce aux mariages et aux naissances mais nous sommes loin des familles nombreuses d’antan.

Et maintenant, 1961, ma vie va changer, c’est l’année de mon mariage. A mon retour de voyage en janvier 1961, je suis allée à la W.I.S.O., Women International Sionist Organisation, section jeunes. Les mères juives souhaitaient que leurs adolescents se rencontrent. C’est là que j’ai fait la connaissance d’Edmond Eichel. Il est né en 1936. Son enfance, sa vie pendant et après la guerre, très semblables à mon histoire, nous ont rapprochés. Nous nous sommes mariés le 1er  décembre 1961 à la mairie du 20ème de Paris et le dimanche 3 décembre, à la synagogue de la rue Montevideo à Paris 16ème. Nous avons eu deux enfants, un fils, Frédéric né le 12 juin 1964, puis une fille, Patricia, née le 18 juillet 1965.

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