Abraham DRUCKER convoi 4 par sa petite-fille Lydie DRUCKER SALTSMAN

La campagne du Gâtinais, si près de Paris, ne peut pour moi qu’être associée à de la peine, de la colère et du recueillement. En y arrivant en voiture, à chaque fois que je m’y rends pour allumer des bougies du souvenir aux pieds des monuments construits à Pithiviers et à Beaune la Rolande, sur lesquels sont inscrits les noms des déportés partis depuis ces camps en territoire français jusqu’à Auschwitz, je pense aux habitants qui vivaient autour des camps et à leur état d’esprit :  étaient-ils indifférents, compatissants, approbateurs ?

Mon grand-père Abraham arrive à Paris en 1921 depuis la Galicie qu’il a dû quitter précipitamment, puisque quelques jours plus tôt il assista à une scène qui mit sa vie en danger en intervenant courageusement. Sur une plateforme d’autobus, Abraham vit deux hommes ricanant couper la barbe d’un Juif pieux ; il s’approcha alors de ces deux hommes et avec ses deux mains les fit se cogner en les rapprochant l’un de l’autre. Il sauta du bus pour échapper aux autres passagers qui avaient vu la scène, fit prévenir sa femme Thérèse (Toncia) qu’il quittait le pays pour sa sécurité étant poursuivi et qu’elle devait partir également pour le rejoindre en France. Ils s’y retrouvèrent.   

A leur arrivée en France, leur vie était très misérable, d’abord pendant un certain temps «sans-papiers», puis régularisés. Mon grand-père fabriquait des casquettes et essayait de les vendre sur les marchés avec ma grand-mère. Mais l’arrivée du Front Populaire permit d’améliorer le niveau de vie et ils connurent quelques années heureuses. Mon Père m’a raconté que son Papa Abraham aimait jouer du banjo et qu’il faisait du théâtre amateur. Ces souvenirs me permettent de l’imaginer presque serein pendant un temps. L’absence d’un grand-parent est toujours pesante pour un petit-enfant ; il m’a manqué en grandissant. Je me suis construite avec son souvenir.          

A l’annonce de la guerre, Abraham s’engage dans l’Armée Française en tant que volontaire émigré et il est démobilisé en 1940. Lorsqu’il reçoit la convocation dite « du billet vert » en Mai 1941, quoi de plus naturel que de se présenter pour « examen de situation » à la Caserne Place des Vosges. Il sera arrêté dans ce piège, envoyé au camp de Pithiviers et déporté depuis ce camp français de la honte, vers Auschwitz par le convoi 4 du 25 Juin 1942 où il y sera assassiné.

Abraham et Thérèse eurent deux enfants : Simon, mon Père, survivant d’Auschwitz et Isidore, arrêté lors de la rafle du Vel d’hiv le 16 Juillet 1942, envoyé au camp de Beaune la Rolande, puis à Drancy et déporté à Auschwitz par le convoi 22 du 21 Août 1942. Il y fut assassiné à l’âge de douze ans.

Son épouse Thérèse, arrêtée avec ses deux enfants lors de cette rafle fut envoyée avec eux à Beaune la Rolande, puis brutalement séparée d’eux par les gendarmes français qui les gardaient dans le camp. Elle fut envoyée à la mort en étant déportée depuis Beaune la Rolande vers Auschwitz par le convoi 15 du 5 Août 1942.

Que ce soit lors de leurs arrestations par la police française, lors de leurs détentions par les gendarmes français dans des conditions d’insalubrité et de misère dans les camps du Loiret, puis lors de leurs transferts à Auschwitz dans des wagons à bestiaux de la SNCF et jusqu’à leurs arrivées par convois successifs dans cet enfer où l’âge était l’un des premiers signes déterminant leur vie ou leur mort, ce sont leur courage et leur solidarité que je garde à l’esprit.

Je pense à leur souffrance morale d’être séparés des leurs, même si l’espoir de les retrouver après la guerre a pu au début leur traverser l’esprit. Cela constitua un piège administratif physique et psychologique, car personne ne pensait que la police française sur ordre du gouvernement de Vichy, leur ôterait la liberté pour les conduire à la mort. Mais le mal n’est, à la fin, jamais victorieux. Les dictatures sombrent. L’espoir en l’Homme représente déjà une victoire.

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