Témoignage sur Moïse Aron Moszek Szwierc ou Szwiercz convoi 6 par son petit-fils Maurice SWIRC

Sans crainte dans l'eau profonde.

Peu avant son décès en 2000, mon père Harry Edmond Swirc avait achevé un livre de récits sur l’histoire de sa jeunesse essentiellement consacré à la manière dont il a fui les nazis en France pendant la guerre. Dans cet ouvrage - non publié et rédigé en anglais- il évoque également l’histoire de son propre père, mon grand-père Moïse Aron Szwierc qui fut déporté à Auschwitz par le convoi n°6, le 17 juillet 1942. Bien que mon père m’ait quelquefois parlé de cette période, ce livre demeure ma principale source d’information sur ce grand-père que je n’ai pas connu. A ce titre, il est pour moi particulièrement précieux.

Car le plus douloureux dans cette histoire, c’est que mon père a lui-même très peu connu son propre père. Et après sa mort, personne ne pouvait plus m’en parler. Je voudrais quand même, dans ce témoignage, m’efforcer de faire le portrait de celui d’après qui j’ai été prénommé. Sur le seul photo-portrait que je possède, je le vois, une cigarette au coin des lèvres, portant un  béret et regardant l’objectif avec une malice contagieuse. Pour le reste, je m’appuierai sur le livre de souvenir que m’a laissé mon père.

Mon grand-père, Moïse Aron Szwierc, est né le 17 (?) juin 1907 dans le village de Lututow, en Pologne, non loin de la ville industrielle de Lodz. Dans les années 1920, il vint en France avec sa femme Rivka Loterman, née le 1er novembre 1904 dans la ville polonaise de Lukowa. Il y avait à l’époque en Pologne de nombreux pogroms. Il y régnait un antisémitisme virulent qui explique que de nombreux Juifs ont alors fait le choix de l’exil. Beaucoup ont quitté leur pays pour la France.

Je me suis moi-même rendu, pendant l’été 2006, à Lututow. J’ai ainsi appris que dans le village d’où venait mon grand-père, s’était déroulé un pogrom effroyable à la suite duquel de nombreux Juifs étaient partis. J’ignore si ce fut le cas de mes grands-parents. Habitaient-ils encore le village au moment du pogrom ? Je l’ignore. Mais en consultant les archives de la localité, j’ai pu me rendre compte qu’une partie de ma famille au moins y habitait alors.

Mon père naquit à Paris le 29 décembre 1932. Il fut officiellement prénommé Harry Edmond mais fut habituellement appelé Armand. Un an plus tôt était née sa sœur Mathilde. Et peu après devait naître son frère cadet, Emile. Entre temps, l’état civil français avait transformé notre nom de Szwierc en Swirc.

Le mariage ne dura pas. En 1938, ma grand-mère paternelle partit pour New York. J’ignore les causes de cette séparation. Le fait est que ma la mère de mon père laissa derrière elle trois jeunes enfants en France.

Lorsqu’en 1940 les Allemands envahirent la France, mon père habitait dans une famille d’accueil, les Dumont, à Coulandon dans le midi. Peu après, mon grand-père est venu le chercher et l’a ramené avec lui à Paris. Armand vécut ainsi quelques mois avec son père dans un petit appartement parisien. Dans son livre, mon père évoque ainsi cette période :

« Le plus démoralisant dans ce retour à Paris fut que je dus laisser derrière moi la bicyclette que mon père m’avait achetée quelques mois plus tôt. Je me souviens que lorsqu’il m’avait apporté ce rutilant deux roues flambant neuf, j’étais si excité que j’avais marché avec toute la journée ne sachant pas encore en faire. C’était pour moi le cadeau le plus merveilleux. Or, lorsque nous partîmes pour Paris, il ne fut pas possible de mettre mon vélo dans le train et mon père m’assura que l’on reviendrait plus tard le récupérer. C’est ainsi, qu’avec une tristesse infinie, je l’abandonnais chez madame Dumont juste avant notre départ.

Nous vécûmes ensemble dans le petit appartement qu’il louait au troisième étage d’un immeuble situé 13, rue des Petits-Carreaux. C’était un quartier ouvrier et les rues étaient pleines de vendeurs à la sauvette proposant le plus souvent de la nourriture. Il y avait foule et chaque vendeur tentait d’attirer l’attention des passants en les haranguant sur un rythme syncopé pour vanter la qualité et le faible prix de leurs marchandises. Mon père se levait tôt chaque matin pour se rendre à son travail. Je me levais avec lui et partais pour l’école voisine, près de la rue Réaumur.

L’appartement n’était pas très bien tenu. Mon père n’avait ni le temps ni l’inclination d’en prendre soin. Et il n’y avait personne qui venait faire le ménage, ce qui ne nous empêchait pas de vivre heureux ensemble. Il sortait souvent le soir pour jouer aux cartes (la belote) avec ses copains au café du coin. L’atmosphère y était toujours joyeuse. Mais tous jouaient avec le plus grand sérieux. Il m’amenait avec lui et je me tenais par terre à ses pieds en m’occupant à regarder des images ou à faire des coloriages.

Les dimanches, très souvent, il se rendait aux bains publics où se trouvaient un bain turc et une piscine intérieure. Il m’y amenait aussi. Nous nous baignions et je me souviens que c’était très agréable. Je ne savais pas nager et il me tenait près de lui. Moi, je serrais fort mes bras autour de son cou. Il aurait pu m’emmener dans les eaux les plus profondes. J’avais une telle confiance en lui que j’étais sûr, qu’aussi longtemps que je restais accroché à lui, rien de mal ne pouvait m’arriver. »

Dans cette dernière scène la présence de mon grand-père se fait palpable. Elle rend compte de la nature même de la relation entre lui et son fils Armand. C’était un père avec qui on se sentait en sécurité. Il était là pour protéger les siens du malheur. On pouvait être sûr qu’en cas de danger, il interviendrait. Avec lui on se sentait à l’abri quoiqu’il arrive. Que ce père protecteur ait été si rapidement assassiné par les nazis -avec la collaboration des Français- donne à ce passage une dimension encore plus tragiquement douloureuse.

Mais mon père dut quitter le sien prématurément. En effet, Moïse fut accusé de ne pas pouvoir s’occuper correctement d’Armand. Début 1941, mon père emménagea dans la famille de sa mère au 14, rue Sainte-Anne, près de l’Avenue de l’Opéra. Là vivaient ses deux oncles Albert et Paul, les frères de sa mère, sa tante Jacqueline, femme d’Albert, mais aussi sa sœur Mathilde et sa grand-mère du côté de sa mère. C’était un appartement bourgeois. Mais Armand ne s’installa pas dans sa partie noble. Il occupait avec sa sœur et sa grand-mère les chambres de bonnes du 6ème étage. Dans son livre, mon père écrit qu’il se sentait relégué au second rang, principalement en raison de l’attitude de sa tante. C’est pourtant cette famille qui s’est occupée de lui et de sa sœur pendant la guerre. Elle leur a permis de survivre. Mon père affirme aussi avoir vécu d’heureux moments avec eux comme cette réunion de toute la famille pour célébrer Hanoukka autour d’une grande table de chêne. Dans les premiers mois de 1941, mon grand-père rendait encore régulièrement visite à son fils, rue Sainte-Anne. L’une de ces visites est restée plus particulièrement gravée dans sa mémoire :

« Une fois, j’ai signalé à mon père qu’un livre qu’il m’avait donné –Oliver Twist- avait été confisqué par ma tante Jacqueline au motif que l’histoire ne convenait pas à un enfant de mon âge. Sans hésiter, il lui ordonna de me le rendre. Elle s’exécuta sans dire un mot. J’étais fier d’avoir quelqu’un d’aussi puissant à mes côtés ! »

Mon père écrit également dans son livre que la vie des Juifs à Paris devenait de plus en plus difficile. Il devait aller à l’école en portant l’étoile jaune. Il raconte que les autres enfants refusait de jouer avec lui parce qu’il était Juif et que certains professeurs faisaient des remarques antisémites pendant les cours. La situation empirait. Et même mon père qui semblait si puissant allait en devenir victime :

« Un jour, on nous informa que nous devions aller voir notre père au commissariat de police parce qu’il venait d’être arrêté en tant que Juif. C’était en 1941. Mes oncles nous emmenèrent au commissariat où nous trouvâmes mon père, habillé en costume et portant un petit sac avec quelques affaires. Nous nous assîmes avec lui tandis que les adultes parlaient entre eux de choses que je ne comprenais pas. Puis mon père me prit  à part pour me parler de l’avenir puis me donna un objet que j’ai par la suite remis à l’un de mes fils : Sa montre de poche en or. Il me dit alors, tout en la balançant devant mon visage comme un pendule, que je devais toujours la garder jusqu’à son retour. Evidement, il ne devait jamais revenir. Quelque temps plus tard, nous eûmes de ses nouvelles et apprîmes qu’il avait été envoyé dans le camp de Pithiviers dans le département du Loiret. Nous imaginions que les choses n’allaient pas trop mal pour lui car il nous envoya une photo avec des camarades internés. Il me fabriqua aussi une canne en bois avec mon nom gravé sur la poignée afin de nous montrer que ses conditions de détention n’étaient pas trop sévères. Et puis, un jour nous avons appris qu’il avait été envoyé ou déporté « vers une destination inconnue » pour une période de temps indéfinie. Nous n’avons découvert que bien plus tard, grâce à la publication des listes de déportés, qu’il avait été envoyé à Auschwitz »

Le récit écrit par mon père montre que, malgré son jeune âge, il avait une relation très forte avec son père tandis que sa sœur était plutôt liée affectivement à sa grand-mère puis - plus tard - à sa mère. Qu’il lui ait été arraché si brutalement le marqua pour la vie. Mon père avait fait agrandir et encadrer  la photo de son père dont j’ai parlé au début, avec la cigarette au coin des lèvres. Chaque fois qu’il déménageait, ce qu’il fit souvent dans sa vie,  l’un de ses premiers gestes était d’installer cette photo à une place très visible.

Pendant la guerre, mon père échappa plusieurs fois à la mort. En 1943, il fut interné avec sa sœur, sa grand-mère et son oncle Paul au camp de Drancy. Après la déportation à Auschwitz de sa grand-mère et de son oncle, il y resta encore deux mois avec sa sœur. Finalement, grâce à la nationalité américaine de leur mère, ils purent quitter Drancy. Ils passèrent la guerre à se cacher dans divers endroits. Leur frère cadet, Emile, survécut lui aussi.

Après la guerre, mon père et sa sœur quittèrent la France pour New York où habitait leur mère. Il étudia la chimie au Brooklyn College. Plus tard, de retour en France, il suivit des cours de théâtre au cours Simon à Paris. Il eut plusieurs professions dans différents pays. La plupart en rapport avec la chimie. Mais, au milieu des années soixante, il partit en Israël avec une troupe de théâtre francophone. Au début des années 80, il s’installa définitivement à New York. Il mourut d’une crise cardiaque à Miami en 2000.

 A son livre, il donna le titre significatif de « pas à la maison » (Not at home).

Deux photos que Moïse Aron Swircz avait envoyées de Pithiviers à Paris ont été bien conservées. Sur l’une d’entre elle, il figure avec six compagnons à l’extérieur, derrière une longue cuve en ferraille. Certains esquissent un sourire. D’autres semblent soucieux. Le  regard de mon grand-père paraît le plus malheureux. On ne retrouve une telle expression de son visage sur aucune photo antérieure. Sur un autre cliché, où il pose avec des camarades devant un baraquement, il semble encore plus triste. Six prisonniers se tiennent debout. Devant eux, six autres sont assis sur une banquette. Au premier plan deux personnes sont accroupies comme sur les photos de classe. Quelques-uns portent un béret. Certains arborent un léger sourire. Deux prisonniers tiennent à la main des livres ou des papiers. En raison d’une dégradation de la photo, sans doute due à trop de manipulation, le coin droit est effacé. On ne voit pas le visage d’un homme assis et seulement les jambes d’un autre debout. Mon grand-père se trouve derrière sur la gauche. Il a l’air souffrant, abattu. Son regard lointain semble échapper à l’objectif de l’appareil photo. A quoi pensait-il donc lorsque la photo  a été prise ? J’essaie parfois de me l’imaginer. Son visage est-il marqué par la dureté de la vie au camp où pense-t-il à son petit garçon dont il a été séparé ? A moins que ses pensées ne remontent jusqu’au temps du shtetl habité des ombres de la famille et des amis qu’il a laissés derrière lui en Pologne ? J’ignore la réponse mais je m’efforce de l’imaginer.

Ces photos furent pour mon père les derniers témoignages sur la vie de son père.  Peu après, Moïse Aron Swiercz était assassiné. Il ne reste de lui que sa montre en or. Il y a quelques années, je l’ai fait restaurer par un horloger. Depuis, je l’ai mise sous verre dans une armoire-vitrine. Parfois, je soulève le verre et prend la montre comme un étendard. Je la tiens alors au creux de ma main puis  je remonte le mécanisme. Pour un instant fugace, je me sens tout près de mon grand-père.

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