Smul Simon Zonenlicht convoi 6 par sa fille Jacqueline Zoneliche

« Il me faut donc parler de mon père, dont j'ai appris par hasard, et avec une grande émotion, en feuilletant le livre "Convoi n° 6 ", qu'il avait fait partie justement de ce convoi ».

Smul ( ou Szmul appelé aussi Simon) Zonenlicht est né le 26 juin 1907 à Pilica, en Pologne, dans une famille de six enfants. Son père élevait et plumait des volailles, et ils habitaient (avec les volailles) dans deux pièces dont les fenêtres arrivaient au niveau de la rue. J'y suis allée avec lui et j'ai vu. Il est donc parti de Bedzin, son shtetl, dans les années 30 pour venir travailler en France, la patrie des Droits de l'Homme.

Je crois qu'il s'y est pris à plusieurs fois, qu'il a été emprisonné en Tchécoslovaquie, mais finalement il a réussi à s'installer et à faire venir sa femme, Nacha, qu'il connaissait depuis l'âge de 12 ans. Ils faisaient tous deux partie à Bedzin de la société des libres-penseurs et étaient sympathisants communistes. Comme beaucoup de jeunes Juifs à l'époque, ils essayaient de se libérer de l'emprise de la religion tout en se sentant profondément Juifs évidemment.

Il s'est installé comme tailleur, ouvrier à domicile à Paris, et a eu deux enfants, Lucie née en 1932 et Joseph né en 1937.

Mes boîtes en carton sont pleines de tableaux d'honneur et de certificats de satisfaction pour Lucie (ma soeur), de photos d'une jolie petite fille en costume de Pierrot, en tutu de danse. Elle était si bonne élève qu'il y a même eu un article sur elle dans la «Naie Presse».

Comme je suis née en 1947, tout ce qui a trait à la vie de mon père avant et pendant la guerre, je ne peux le connaître que par ouï-dire.

Bref, à la déclaration de guerre, il s'est immédiatement engagé dans l'armée française, a participé à la bataille de Narvik (il a d'ailleurs été décoré après la guerre), et est rentré chez lui à l'armistice. Il a reçu le fameux billet vert, s'est présenté aux autorités et a été interné à Pithiviers. Il a travaillé dans la forêt, a eu des permissions, il aurait donc pu s'échapper plusieurs fois, mais il avait tellement confiance dans la France qu'il ne l'a pas fait. Il pensait de plus que le fait de s'être engagé dans l'armée le mettait à l'abri. Il a gardé toute sa vie une amertume indescriptible vis-à-vis de l'attitude de la France et, je crois, de sa propre erreur de jugement.

Il est donc parti le 17 juillet 1942 pour Auschwitz par le convoi n°6 et a été affecté aux mines de charbon de Jawischowitz. Il m'a raconté une seule fois, peu de temps avant sa mort, qu'un camarade était venu lui dire qu'il avait vu sa femme et ses deux enfants descendre du train et qu'il avait su à ce moment-là, qu'il ne les reverrait jamais. Il avait raison: ils avaient été pris pendant la rafle du Vel d'Hiv et ont été gazés dès leur arrivée à Auschwitz. A 90 ans, il ne pouvait pas parler de ses enfants sans pleurer.

Il a survécu dans les camps, par hasard, comme tous les survivants. Il portait le matricule 49136. Parti d’Auschwitz par la marche de la mort, il est allé à Buchenwald, puis à Sachsenhausen.

A son retour à paris, il est arrivé à l'hôtel Lutetia, puis il est rentré chez lui à la Porte de Montreuil. Il a dû se faire ouvrir la porte par la police, il a vu le petit garçon de la concierge qui jouait avec le vélo de son fils. Celle-ci lui a dit qu'elle l'avait pris car elle pensait que Joseph n’en aurait plus besoin. C'était bien vu! C'est la seule chose qu'il racontait sur cette période, comme si c'était la pire, probablement parce qu'elle correspondait à la pire période de sa vie. Je ne peux que m'imaginer son retour dans cet appartement vide, et aujourd'hui encore je ne sais pas comment il a trouvé la force de continuer.

Il a appris après la guerre que les gendarmes français venus arrêter sa femme et ses enfants, avaient laissé les deux petits aller dire au revoir aux voisins. C'était bien sûr une façon de fermer les yeux sur le fait que peut-être les voisins les garderaient, mais ils ne les ont pas gardés. Toute sa vie, il a été obsédé par  ce qui aurait pu se passer autrement.

Il a très vite rencontré ma mère, elle-même déportée, ayant perdu son mari dans les camps, mais ayant eu la présence d'esprit de cacher son fils (mon demi-frère), qu’elle a récupéré à la fin de la guerre. Ils n'ont pas pu se marier tout de suite pour des raisons administratives (pas de preuves du décès de leurs conjoints respectifs, et pour cause !), mais ils se sont mariés un an jour pour jour après ma naissance, ce qui est tout à fait symbolique car il est évident que j'ai été la seule raison de vivre de mon père et que j’ai été investie dès le départ d'une mission impossible, qui consistait à réparer, ce dont je me suis d'ailleurs très mal acquittée, mais ceci est une autre histoire.

Mon père a donc décidé de tenter de revivre, et il a partiellement réussi.

Je m'explique: il avait gardé un goût certain pour les discussions politiques animées, les interminables parties de rami le samedi après-midi dans l'appartement enfumé, un sens de l'humour qui ne faisait pas toujours dans la dentelle mais qui avait le mérite d'exister. Il était par ailleurs hanté par tout ce qu'il avait perdu, se méfiait de tout et de tout le monde et avait le sentiment perpétuel d'être victime d'une injustice incommensurable. Tout cela ne le rendait pas très facile à vivre.

Il était très fier d'être français et gardait précieusement ses papiers de naturalisation avec la crainte omniprésente que « ça » ne recommence. Il croyait que ses papiers le (et me) protègeraient. A l'époque, ses craintes me paraissaient absurdes, mais depuis son décès, j'ai compris son sentiment d'insécurité, qui était à la mesure de sa confiance trahie.

J'ai oublié de préciser que mes parents me parlaient un français approximatif et savoureux mais parlaient yiddish entre eux. Maintenant, ce qui me manque le plus, c'est la musique de cette langue, et même leur accent que nous imitons aujourd'hui à la maison en faisant semblant de nous moquer, mais en fait pour nous souvenir.

Il est mort à 92 ans, je regrette qu'on ne se soit pas plus parlé, mais je tiens à rendre hommage ici à sa force de vie. L'homme que j'ai connu n'est en aucune façon celui qui est parti par le convoi n° 6, c'était un survivant, un autre homme. Celui qui est parti, je ne l’ai pas connu. Je sais qu'il a essayé de me protéger comme il a pu en ne parlant pas du passé, mais, comme le disent tous les enfants de survivants, je n’avais pas besoin de mots pour savoir.

Avant de mourir, dans sa maison de retraite, il perdait la tête et criait « au secours! On veut me brûler! ». J'ai été bouleversée de me rendre compte que ce sont ces images-là qui lui sont revenues à la fin de sa vie. Peut-être, d'ailleurs, ne l'ont-elles jamais quitté…

Je préfère me souvenir du petit monsieur à la pipe, le chapeau sur la tête par tous les temps, qui plaisantait avec mes enfants et ne répondait à leurs questions que par d'autres questions.

Une de ses phrases favorites était : «tu crois que tu sais, mais tu ne sais pas !», ce qui avait le don de couper court à toute discussion et de m'irriter profondément. Je ne peux m'empêcher maintenant de me demander à quoi il faisait allusion.

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