Témoignage sur Mordka / Max Sieradzki convoi 6 par sa fille Renée Sieradzki-Borycki

Mes parents sont natifs d’un petit village Gorzkowice près de Piotrow Tribunalski en Pologne. Mon père est né le 5 mai 1906 de Gitla LEWINSON et Pinkus SIERADZKI. Maman est née le 20 juillet 1908 de Ruchla ELINGER et de Joël FAJWLOWICZ.

Mes Parents se sont presque toujours connus car à 8 ans ils jouaient ensemble dans un théâtre pour enfants. Mon grand-père maternel était marchand de bestiaux et était considéré, pour l’époque, comme un homme riche. Mon grand-père paternel avait un salon de coiffure et dans l’arrière boutique il fabriquait des perruques pour les femmes qui étaient toutes religieuses dans ces années-là. Mes parents se sont mariés le 16 novembre 1930 et ils sont partis vivre à Piotrow Tribunalski où mon père a ouvert un salon de coiffure à son compte. Hélas c’était de très mauvaises périodes pour les Juifs, l’antisémitisme battait son plein et les gens avaient beaucoup de problèmes pour gagner leur vie. Mon père décida de vendre son salon et de partir pour la France comme beaucoup de gens faisaient à cette époque.

Il est parti en 1931, en éclaireur, laissant Maman chez une sœur aînée qui était mariée et qui habitait la même ville. Après beaucoup de durs moments à Paris pour obtenir une carte de travail, Papa, qui avait trouvé une place dans un salon de coiffure rue du Faubourg St-Antoine dans le 11ème et une petite chambre de bonne rue Keller, a fait venir Maman en 1932. Pour maman, c’était très dur, elle avait du mal à s’habituer à ce grand Paris sans sa famille et sans connaître la langue. Maman était d’une famille de 12 enfants dont 4 étaient morts et il lui restait 8 frères et sœurs tous mariés et avec 7, 5 et 3 enfants. Elle était très malheureuse d’être loin de tous et dans cette petite chambre. Il fallait vite travailler pour aider Papa à gagner leur vie. Elle ne travaillait pas en Pologne mais comme toute jeune fille de cette époque, elle avait appris la couture ; elle a donc commencé, dans un atelier, à faire des robes. Très vite ils ont pu, grâce à leurs deux payes, prendre un beau petit logement au 10 rue Faidherbe toujours dans le 11ème.

Ils travaillaient durement mais gagnaient gentiment leur vie, alors ils décidèrent d’avoir un enfant. Je suis née le 16 juillet 1936, on me donna le prénom de Renée qui était la traduction de Ruchla, ma grand-mère maternelle, qui était décédée en 1916 quand Maman avait 6 ans, de la fièvre typhoïde pendant la 1ère guerre mondiale. Mes parents rêvaient de m’emmener en vacances pour mes 3ans, connaître ma famille en Pologne. Hélas, la vie décida pour nous et je n’ai jamais eu le bonheur de connaître cette belle et grande famille. Je grandissais entourée de beaucoup d’amour, il n’arrivait pas un soir sans que Papa rentre du travail avec les poches pleines de gourmandises ou de petits cadeaux pour sa fille ! Et la vie s’est écoulée ainsi dans le bonheur jusqu’en 1939 où la guerre est venue tout bouleverser dans notre vie et celle de notre communauté.

Je me souviendrais toujours du 13 mai 1941 au soir où ma vie d’enfant a basculé subitement sans que je comprenne à l’époque ce qui m’arrivait.

Tous les voisins juifs étaient chez nous et on parlait d’une fameuse convocation qui était arrivée chez chacun de nous, pour les hommes. J’ai su plus tard que c’était ce qu’on appellera plus tard le fameux »billet vert ». Les uns disaient qu’il ne fallait pas se présenter, que l’on savait que les hommes ne seraient pas relâchés ; d’autres disaient que si l’on ne se présentait pas il y aurait des représailles contre les familles : cela était une véritable confusion pour tous, et encore plus pour ma petite tête ; âgée de 5 ans je ne savais pas ce qu’il se passait sauf que tout le monde avait peur de ces convocations.

Toute la nuit j’ai entendu mes parents parler. Au matin du 14 mai, on a accompagné Papa à la salle gymnase Japy dans le 11ème arrondissement où il était convoqué étant donné que nous habitions 10 rue Faidherbe. Quand nous sommes sommes arrivés devant ce grand bâtiment, je me souviens encore des cris des femmes en larmes que l’on ne laissait pas entrer avec leur mari. Il n’y avait que des policiers français avec ces grandes capes qui faisaient si peur à une enfant déjà effrayée par tous ces cris. Ce qui m’a le plus frappée, c’était un policier qui avait donné un coup de matraque à une femme qui pleurait, elle s’était mise à saigner fortement du nez.

Subitement Papa m’a embrassée si fort et a serré Maman sur son cœur et il nous a laissées là sur le bord du trottoir, entrant dans cette salle avec tout le monde. Après quelques heures d’attente, on a dit aux femmes de revenir avec une valise contenant des vêtements et nécessaire de toilette. Je suis revenue avec Maman car nous étions restées seules au monde toutes les deux sans Papa. Maman et Papa, natifs de Piotrow Tribunalski en Pologne, avaient toute la famille encore là-bas (pas pour longtemps hélas…).Nous avons su par la suite que la même nuit, on les avait envoyés dans le camp de Pithiviers et d’autres au camp de Beaune-la-Rolande dans le Loiret.

Mon père fut de ceux qui partirent pour Pithiviers. Nous l’avons revu une fois : Maman a eu une permission avec un groupe de femmes pour le voir. Il avait déjà bien changé. Je ne peux situer la date exacte car Maman n’est plus là pour me le confirmer. Nous avions aussi la permission de lui envoyer une fois par mois un colis. Un ami de Papa qui était dans le même bloc que lui monsieur. Salomon DUDKIEWICZ et qui était ébéniste, avait fabriqué une caisse en bois avec un double fond et chaque mois Maman et l’épouse de cet ami (Lotie qui hélas a été déportée avec deux enfants et ne sont jamais revenus), mettaient dans cette boîte quelque chose pour l’un ou pour l’autre et surtout en plus un courrier. Ils sont restés tous les deux là-bas 13 mois. Mon père était coiffeur de profession et devint le coiffeur du camp ce qui lui sauva d’ailleurs la vie par la suite.

Je me souviens d’une fois où Maman et moi nous sommes allées à Pithiviers pour rien car on savait que cette amie Lotie avait une permission de visite et Papa avait écrit d’essayer de venir et qu’il pourrait peut-être se glisser pour nous voir. Hélas peine perdue car notre chère police française ne laissait pas s’approcher du camp sans feuille spéciale. Nous sommes retournées, fatiguées d’une journée terrible car on nous avait parqués dans un champ, un espace spécial où l’on nous mettait à chaque visite au camp.

Puis un jour arriva la fameuse boîte à double fond (les hommes la renvoyaient vide pour qu’on puisse y glisser des choses) exceptionnellement avec deux lettres de Papa et de Salomon qui y avait glissé en plus sa montre. Malheureusement cette boîte est arrivée trop tard pour Lotie car la même semaine elle est partie pour le Vélodrome d’Hiver avec ses deux enfants mais elle a eu le temps de nous faire parvenir la lettre de Papa, la dernière de Pithiviers. Il nous disait qu’il ne nous verrait plus, qu’il partait pour une direction inconnue en Allemagne pour y travailler leur avait-on dit. Je me souviens que Maman a été très malade ce jour là. On arrêtait déjà les Juifs de tous les côtés et on était enfermées à la maison toutes les deux. Je devais marcher sans chaussures et Maman me disait : « ils vont venir nous arrêter, ne fais pas de bruit !! ».

Mon Père est revenu en 1945, il était parmi ces rares privilégiés qui furent libérés le 11 avril 1945  mais dans quel état ! Je vous passe les détails de ma survie et de celle de Maman qui ont été très dures. Toute la vie de mon Père après cette période n’a été que de la survie, je dis bien survie car après la déportation on ne peut plus vivre normalement !

Il a raconté sans arrêt ce qu’il avait vécu, ne supportait que la compagnie de ses amis avec qui il avait été libéré et qui étaient avec lui en premier à Auschwitz Birkenau.Il n’a pas beaucoup parlé du voyage du convoi n° 6, seulement de cette odeur pestilentielle qui habitait le wagon et qui ne le quittera plus jamais.

C’est là qu’il est arrivé après avoir été à Pithiviers. Il fut affecté au travail dans une mine en plein air où il fallait qu’il tienne une sorte de marteau-piqueur à bout de bras vers le haut, lui qui était un homme de petite taille, assez délicat et il n’aurait jamais pu survivre à cela si la chance ne lui avait pas souri : un matin, un SS est arrivé et a dit qu’il fallait un « LagerFrizer » (coiffeur pour le camp. Un camarade français, qui voyait depuis quelques jours mon Père avec une forte dysenterie et devenir petit à petit une loque humaine, sachant qu’il était coiffeur de profession est venu le soir dans son bloc. « Viens demain matin, je te sors de là. On va organiser (c’est ainsi que l’on parlait au camp) un rasoir et un blaireau. C’est ainsi qu’il a sauvé la vie de Papa !

Un soir il a cru que c’était son dernier soir : le « Lagerführer ». Fritz, qui était un petit homme ignoble l’a fait appeler dans la nuit. Il était ivre mort et il voulait que mon père le rase. Il avait près de lui un immense berger allemand qui devant l’état pitoyable de mon pauvre père voulait se jeter sur lui. Le Lagerführer Fritz tenait un fouet à la main et il ordonne à Papa : « Rase-moi bien et attention si tu me blesses, je jette ce chien sur toi !! .Mon père nous a raconté qu’il tremblait tellement que ce ne fut que grâce à ses capacités professionnelles et un miracle qu’aucune goutte de sang ne fut versée et surtout le fait que Fritz soit tellement ivre qu’il s’est endormi pendant que Papa le rasait !!!

Il a eu un autre coup de chance : tous les matins à 5 heures, on faisait l’appel sous un froid terrible en particulier l’hiver 1942. C’était plus l’occasion pour les SS de torturer davantage les « Musulmans ». Ils leur faisaient faire du sport dans la neige et le froid. Il fallait en premier saluer les SS qui criaient « Mützen ab » enlever le béret puis le remettre et commençait alors la séance de « gymnastique » avec des centaines de pompes et courir tout autour de la place d’appel pieds nus avec les SS qui frappaient, frappaient sans cesse les plus faibles. Papa était petit de taille et ce qui dans la vie de tous les jours pouvait être un problème, devenait un avantage au camp car les SS assénaient des coups sur les têtes qui dépassaient.

Il existait une grande solidarité entre les gens du convoi n°6 car ils étaient parmi les premiers arrivés dans l’enfer d’Auschwitz et beaucoup étaient partis directement vers les chambres à gaz. Ceux qui étaient restés vivants étaient toujours prêts à aider l’autre avec une  ration de soupe, avec un meilleur chiffon pour rouler autour des pieds. Le jour où on les a tatoués, Papa m’a raconté qu’ils se sont sentis subitement comme des animaux, encore pire disait- il car une bête a le droit à une tape amicale et une douche propre pour son travail. A partir de ce jour il n’a plus entendu prononcer son nom, il l’a perdu au profit de son numéro qui était utilisé pour les appeler. D’ailleurs à son retour de déportation, il disait être le numéro 49081 et son désir, que j’ai exaucé, était que l’on inscrive son numéro sur sa pierre tombale. Papa s’était fait par la suite tatouer sur le cœur le prénom de Maman et le mien car il était persuadé  de ne plus jamais revenir de là et il voulait nous emporter avec lui.

En 1943, il a été transféré à Jawichowicz où il y avait la mine de charbon de Buna-Monovitz qui faisait parti de IG Farben. Là aussi dans ce camp il était coiffeur et il y passa deux ans. Il a fait la marche de la mort et il a été libéré à Birkenau.

Mon père est revenu en 1945, rapatrié comme beaucoup à l’hôtel Lutetia, pesant seulement 34 kilos. Il nous croyait mortes en déportation aussi et de ce fait, il a fait prévenir un cousin qui était marié avec une femme catholique et qu’il pensait donc, à juste titre, être encore vivant.

Ce cousin savait que nous étions vivantes, nous vivions à l’époque dans un petit hôtel au 59 rue Charlot dans le 3ème. Maman travaillait à domicile, elle était jupière dans la confection afin de pouvoir me faire soigner à l’hôpital tous les matins car du fait de la malnutrition et du manque de soin pendant la guerre, j’avais une grave scoliose dont j’ai gardé d’ailleurs des séquelles pour la vie. Quand Maman a ramené Papa à la maison, j’ai eu un grand choc. J’avais gardé pendant toute la guerre une photo de mon père, bel homme, très fin et doux. Il est arrivé avec une sorte de veste blanchie à la chaux, les yeux lui sortaient de la tête. Il s’est précipité sur moi avec la faim d’un père privé de son enfant et ne croyant plus la retrouver. Moi, petite fille rachitique de presque 9 ans qui attendait après une si dure guerre, après avoir été cachée pendant deux ans et demi sans nourriture ; Je ne m’attendais pas à cet être qui avait l’air de venir d’un autre monde. Ce fut encore une année dramatique pour nous trois. Mon père fit une tentative de suicide car le pauvre disait que l’on ne comprenait rien à ce qu’il avait vécu, ce qui devait être sûrement vrai à l’époque. J’étais malade et je ne pouvais me réhabituer à manger normalement ; à chaque repas, Papa me prenait par les épaules en hurlant que tant d’enfants étaient morts de faim dans les camps et que moi je faisais des manières pour manger !

Ce fut certainement pour nous deux une période dramatique, loin de ce qu’on pouvait imaginer comme retrouvailles. Je criais que ce n’était pas mon papa, cet homme qui me regardait avec ces yeux hagards et qui restait des heures devant la fenêtre. Quand je lui demandais ce qu’il regardait, il me répondait : « ce que je vois, tu ne le vois pas…Je vois brûler des enfants, des gens qui courent pour ne pas recevoir des coups….

Par la suite nous avons essayé de reprendre une vie comme tout le monde, et aussitôt que nous avons eu une maison à peu près convenable, celle-ci est devenue le lieu de rencontre des déportés de Jawischowitz et en souvenir, mon fils et moi faisons toujours de notre maison le foyer de tous les enfants de déportés.

Réflexions de Renée Borycki, fille de Mordka Sieradzki 

J’ai longtemps réfléchi à ce que notre ami Bernard Pinta a dit sur « finir sur une note d’espoir nos témoignages ? ».

Bien sûr, nous avons tous fait semblant de vivre : nous nous sommes mariés, nous avons eu des enfants qui ont été même trop gâtés parce que nous leur avons donné trop afin de rattraper tout ce que nous n’avions pas eu. Ils sont tous instruits et ils ont de meilleures situations que leurs parents. On les a surprotégés à tel point que l’on a même eu peur de leur raconter nos souffrances passées. Maintenant nous n’avons presque plus personne avec qui en parler sauf entre nous de la même génération.

Mais nous ? Quelle a été notre enfance ? Et notre après ? Je ne parle pas seulement des situations qui ont été plus ou moins bonnes selon les cas, mais du reste. Moi par exemple, je me suis trouvée au moment de la guerre avec une petite scoliose. On m’a amenée à l’hôpital Trousseau chez le professeur Bertrand qui m’a fait mettre un petit corset en celluloïd pour trois ou quatre mois, ceci en 1941. Il a prétendu que cela était bénin. Puis mon père a été arrêté et envoyé à Pithiviers et à Auschwitz et nous avons été obligés de se cacher avec Maman à Livry Gargan dans une pièce de 2 mètres sur 2 dans un lit d’une personne assise sur ses genoux, ceci grâce à la bonté d’une Juste parmi les Justes qui nous a cachées.

Nous étions en 1942 et Maman nous voyant sans nourriture, moi atteint de rachitisme, cachées depuis des mois, elle a pris la décision de faire quelque chose pour essayer de me soulager : elle a risqué, avec l’aide d’un ami français, de rentrer sur Paris, de nuit, afin d’aller voir en consultation le Professeur Bertrand. Celui-ci, quand il nous a vues les premières à sa consultation du matin, a dit à Maman en mettant tout de suite la main sur le combiné du téléphone pour appeler la gestapo, que sa fille n’a pas besoin de soins car de toute façon elle terminera comme les autres…et que nous devions partir immédiatement.

Nous sommes retournées à Livry Gargan où j’ai passé toute la guerre dans des conditions très difficiles. Depuis cette époque j’ai gardé des séquelles physiques de ma scoliose et je souffre de plus en plus et ces douleurs me rongent à tout jamais. Certaines personnes m’ont déjà répondu que je n’avais pas « le monopole de la souffrance » mais ils ne savent pas de quoi je parle, d’ailleurs ceux qui me connaissent vraiment savent que je n’en parle jamais et que je fais tout pour sourire et faire semblant…

Alors peut-on parler de revanche sur nos bourreaux ? Peut-on laisser l’espoir derrière nous ? Suis-je la seule à cacher son histoire ? Et quand on voit l’avenir de nos enfants et petits-enfants avec tous ces évènements antisémites qui sont prêts à redémarrer comme il y a 60 ans…

Je crois que les gens doivent revoir le Nouveau et l’Ancien Testament : « tu aimeras ton prochain comme toi-même » !

Personnellement, je trouve que notre reconstruction a été nulle ! Quand je pense que bientôt, après nous, le mot Shoah ne voudra plus rien dire à part dans les livres d’histoire. Même nos enfants ne viennent presque jamais à nos commémorations et ne connaissent rien de nos drames passés.

Le 19 avril pour la commémoration de l’insurrection du Ghetto de Varsovie, une dame a pris la parole en yiddish et elle s’est mise à crier : « Racontez ! Parlez à vos enfants ! Vous êtes fautifs de l’oubli ! Que demander aux autres de comprendre quand nos enfants ne viennent pas à toutes ces cérémonies ! Nous sommes tous des vieux dans cette salle et quand nous ne pourrons plus venir qui nous remplacera ? Nos docteurs, nos avocats, nos pharmaciens, nos enfants, où sont ils ? » Une bonne mais triste question….

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