Témoignage sur Moshe Garbarz convoi 6 par son fils Elie Garbarz complété par Damien Bertrand-Forboteaux

Mon père est né le 24 décembre 1913 à Varsovie, plus exactement dans le faubourg de Praga de l’autre coté de la Vistule. Sa langue maternelle était le yiddish et, accessoirement, le Polonais que les Juifs parlaient avec un accent typique facilement reconnaissable. Son père Haïm était originaire d’un petit shtetl appelé Mordy à mi-chemin entreVarsovie et Brest-Litovsk (Brisk en Yiddish)

Haïm Garbarz est mort en 1915 d’une épidémie pendant la guerre. Sa femme Miriam Glikson, la couturière, restait seule avec quatre enfants, trois garçons et une fille. Mon père était le benjamin. La famille mangeait rarement à sa faim. D’ailleurs, au delà des légendes antisémites, l’immense majorité des Juifs polonais était très pauvre, à la limite de la subsistance. Cette pauvreté incitait à l’émigration.

Un oncle était parti aux USA. Un second, Hersh-Leib était à Paris. Il a conseillé à Papa d’apprendre le plus rapidement possible la maroquinerie. L’embauche y était facile. Les Juifs polonais importaient à Paris l’art de la maroquinerie.

Miriam et ses quatre enfants sont venus rejoindre l’oncle en 1929 et ont rapidement habité à Belleville rue Dénoyez dans un tout petit appartement. Mes grands-parents maternels ont immigré en France en 1910 de familles originaires de Varsovie et du Shtetl de Lukow à une centaine de kilomètres à l’est de Varsovie.

Ma mère Rachel -dite Renée- Sternkatz est née à Paris en 1913 au 99 rue du Temple, aînée de trois enfants. Ensuite, rapidement, la famille a déménagé au 15 faubourg du Temple au dernier étage sans ascenseur, dans un grand studio sans WC mais avec cuisine. Maman se rappelait ses descentes à la cave quand la grosse Bertha bombardait la caserne juste à côté, place de la République. Elle fut la première de sa famille à maîtriser parfaitement le français conjointement avec le yiddish. Dès l’âge de 6 ans elle se retrouva interprète chargée de toutes les démarches administratives de ses parents.

Son français était parfait, ainsi elle prononçait sé et pas sè la première personne de l’indicatif du verbe savoir .Elle ne disait jamais « on » mais toujours « nous ».

Mon grand père se nommait Ela Schiyè (Eliahou Iéhoshua ) .Une fois traduit de manière semi erronée en français, cela a donné Elie Charles, mon nom. Schiyè était orphelin. Pour fuir la conscription russe, il s’était rajeuni de quatre ans et était parti pour la France. Il était ouvrier cannier. Avant la guerre de 14, tout bourgeois marchait canne à la main. Malheureusement, cette mode fut abandonnée. Ainsi grand-père est devenu chômeur. Bien sûr, à l’époque la notion même d’allocation chômage était inconnue. Quand, parfois, on lui proposait du travail, il marchait jusqu’à la banlieue où se trouvait l’atelier. Il marchait, trop pauvre pour se payer le tram ou le bus. Maman se rappelait aussi avoir, toute jeune avec son père, vendu des cacahuètes à l’entracte devant le cinéma du quartier. (A l’époque les spectateurs allaient prendre l’air à l’entracte) .C’est cela la ploutocratie juive.

En dehors de ses périodes de travail devenus épisodiques, il aidait son épouse prénommée comme mon autre grand-mère, Miriam, à gérer sa charrette de marchande de quatre saisons faubourg du Temple.

L’aide parcimonieuse des Juifs non immigrés, Alsaciens et autres, se doublait d’un profond mépris et de remarques dépréciatives. Schiyè est mort en 1937. Malgré la pauvreté, ma mère a réussi à devenir secrétaire bilingue. Sa première paye a été rapidement dépensée. Pour la première fois de sa vie, elle a pu, luxe inouï, aller chez le dentiste. Il aurait pu lui faire un prix de gros: vous pensez dix plombages d’un coup ! Jusque là, le quasi-seul remède possible contre la rage de dents consistait à se rouler par terre.

Pendant ce temps, mon père et ses deux frères n’ont cessé de travailler sept jours sur sept, seize heures par jour. Papa fréquentait le YASC dont est issu le MOI, le groupe de partisans rendu célèbre par l’affiche rouge. Il y pratiquait la boxe mais aussi la natation, sport qu’il m’a appris à aimer et qu’il a ainsi transmis indirectement à certains de ses petits-enfants. Papa allait aussi camper le dimanche. C’est ainsi qu’il a rencontré Maman. Ils se sont mariés en 1937. Je suis né en 1939.

Leur activité du dimanche consistait à aller camper dans le cadre des « amis de la nature », organisation de gauche où se mêlaient immigrés, Juifs pour la plupart, et Français de souche. Les amitiés forgées dans ce cadre ont beaucoup aidé ma mère à sauver sa peau et la mienne pendant la guerre.

Les copains appelaient mon père Maurice et désormais c’est son prénom habituel. A tel point que, lors des interviews suite à la parution de son autobiographie, « un survivant » publiée chez Plon en 1984 et signée Moshè Garbarz, il a souvent demandé à être appelé Maurice. Précisons que son acte d’état civil donne Moszek, diminutif dépréciatif de Moshè en Polonais et que, en yiddish, la langue usuelle de son enfance, Moshé (nom réel de Moïse le prophète) se prononce Moyshè . Ces changements résument le destin d’une génération et peut-être la condition juive.

La guerre venue, Papa a été convoqué par la police française au gymnase Japy pour « examen de sa situation », puis interné à Pithiviers dans le Loiret où il a travaillé dur (gratuitement cela va sans dire) chez un paysan nommé Lecoq, gardé par les gendarmes français, et de là, livré aux Allemands. Il a survécu au Sonderkommando à Auschwitz-Birkenau, à la mine de charbon de Jawishowitz, à la marche de la mort, aux cavernes à V2 de Buchenwald, pour finalement être délivré à Theresienstadt.

Il raconte sa déportation dans le livre cité plus haut. Au camp, la probabilité de survie était quasi nulle. La chance était le principal facteur. On pouvait tout au plus aider la chance. Papa a eu beaucoup de chance. Laissons le parler :

« Tout d’abord je n’étais ni trop jeune ni trop vieux. Au-dessous de quinze ans et au-dessus de quarante-cinq ans, on passait directement du train à la chambre à gaz. J’avais presque trente ans. Selon moi l’âge idéal. Encore en pleine possession de mes moyens physiques, à la fois en force et en résistance, on y allie une certaine expérience de la vie. Orphelin, j’avais l’habitude d’avoir faim et froid. Ex-boxeur amateur, je savais encaisser les coups. Avoir arrêté la boxe juste avant la guerre m’a aussi servi. Mon poids avait bondi de 50 à 80 kilos. Ainsi au début du camp, j’ai pu survivre sur ma graisse. Survivre les premiers jours était le plus dur. En moins d’une semaine, la moitié de mes camarades avaient été assassinés. Les survivants avaient, eux, eu le temps de comprendre le jeu de la mort pratiqué par les kapos et les SS.

Mon habitude de la randonnée m’a aussi beaucoup aidé. J’ai été déporté avec d’excellentes chaussures de marche. Beaucoup d’autres, mal chaussés ont attrapé des ampoules. Les ampoules se sont infectées. Sans possibilité de stérilisation, le mal a empiré, s’est étendu. Sur des camarades au corps affaibli par le manque de nourriture, l’épuisement et les coups, l’infection a dégénéré en septicémie. Et ils sont morts. Au camp, une simple égratignure pouvait devenir mortelle. Mon habitude de la randonnée s’est, de plus, révélée vitale lors de notre transfert d‘Auschwitz à Buchenwald. Nous avons dû marcher des jours entiers dans la neige. Neuf survivants sur dix sont morts à ce moment là. Autre avantage décisif, je ne mesure qu’un mètre soixante. Or la ration de soupe était identique pour tous. De même, à chaque fois qu’un kapo voulait me prendre mes merveilleuses chaussures elles se révélaient trop petites pour lui. Je ne chausse que du 39.

Les mineurs Polonais catholiques ne supportaient pas les déportés incapables de parler polonais. Ils les dénonçaient aux SS comme mauvais travailleurs, leur assurant ainsi une mort immédiate. Je parlais non seulement le yiddish, ma langue maternelle, mais l’argot yiddish, la langue des mauvais garçons. Face aux kapos souvent sortis de la pègre juive, je parlais leur langage. Ils me prenaient non pour le simple maroquinier que je suis, mais pour un membre de leur confrérie et me ménageaient. En outre le yiddish est proche de l’allemand. Ainsi, je comprenais immédiatement les ordres hurlés par les kapos ou les SS. Souvent, une seconde de retard dans l’exécution d’un ordre signifiait la mort.

Une fois, chance pure, le chef des déportés du camp, probablement le Lager Älteste, m’a sauvé la vie en m’envoyant au tri des habits surnommé le « Kanada ». Je ne sais pas pourquoi. Peut-être, simple conjecture, qu’interné en tant qu’aryen communiste, il m’avait reconnu. Il aurait été jadis ami de mon oncle de Paris ».

Urbach, lui aussi (peut-être aussi du convoi 6), un homme remarquable, s’était retrouvé dans la mine avec Papa. Il avait, avec lui, survécu à la marche de la mort. Il a vu la chance le quitter à Buchenwald et a été tué.

Pendant ce temps, ma mère glissait entre les mailles du filet allemand. Mon grand-père ayant demandé la naturalisation de la famille avant 1927, le régime de Vichy ne leur avait pas enlevé la nationalité française. Elle parlait français sans accent, et pour cause. Elle s’est procuré auprès d’un prêtre de fausses cartes d’identité et pour moi un faux certificat de baptême. Elle n’a pas le « type juif ». Hors du quartier, elle ôtait son étoile jaune. Dans le quartier, elle portait l’étoile jaune bien sur le côté en la cachant sous un sac à main de type pochette. Elle a trouvé du travail chez un avoué. Hors du patron, personne ne savait dans le bureau qu’elle était juive.

Un Allemand et un Français sont venus arrêter mon père. Maman a sorti les papiers prouvant qu’il était déjà à Pithiviers. Le Français insistait « Embarquons-la, c’est une Juive ». L’Allemand a dit « Non! Elle n’est pas sur la liste ».

Maman a demandé « Allez-vous revenir? » Le policier allemand n’a rien répondu, mais l’a regardée fixement droit dans les yeux. Maman avait compris, dès qu’ils ont eu le dos tourné, elle m’a pris par la main et a quitté l’appartement. Elle s’est cachée chez des amis du camping et s’est inscrite dans une cellule communiste, dont, pour la petite histoire, le secrétaire était antisémite.

Bien plus tard quand je lui demandais : « Maman as-tu fait de la résistance? », la réponse était

« Non ».

« Mais pourtant, cette histoire de paquets ?»

« Ca ce n’était rien. On me confiait un paquet, je le portais place de la République à un inconnu qui se faisait reconnaître par un signe convenu »

«Savais-tu ce que contenaient les paquets? »

« Non, peut-être des tracts ou une arme »

Finalement, je crois, grâce à Papa, avoir fini par reconstituer la réalité. La « cellule communiste » était en fait une cellule de base de la résistance, un « triangle ». Trois personnes dont seul le chef connaissait l’échelon supérieur et où personne ne connaissait la véritable identité des deux autres. Son patron faisait partie du réseau, ainsi que le prêtre faussaire et plusieurs amis italiens du camping comme elle l’a découvert après guerre.

Elle m’a donné en nourrice à Enghien-les-Bains, près de Paris. J’avais deux ans et je pleurais « Ne t’en va pas Maman, ne t’en va pas ! »

Puis, l’ambiance se détériorant, elle m’a transporté plus loin dans l’Yonne près de Fontenoy chez des paysans qui me volaient les colis de ma mère mais qui par ailleurs me traitaient correctement. Papa en revenant de déportation n’a pas fait la même analyse et a constaté que j’étais légèrement sous-alimenté et très craintif.

Papa et son frère aîné, Jacques (Szmiel Jankel) étaient ensemble à Pithiviers. Jacques est parti  lui, par le convoi 4 un mois avant Papa.

C’était plutôt un intellectuel, pas un sportif comme papa. Il a rapidement succombé. Sa femme et sa petite fille Rosette ont été déportées et gazées plus tard.

Entre l’arrestation et la déportation, on aurait pu sauver l‘enfant, mais l’organisme charitable chrétien qui s’était proposé ne pouvait l‘adopter qu‘avec ses vêtements. Or la porte de l’appartement familial, rue Orfila, avait été scellée lors de l‘arrestation. La concierge ne voulait pas de rupture des scellés. Bref, ma cousine de quatre ans a été gazée.

La sœur Paula (Pessè-Keylè) était mariée à un Juif roumain Joseph Siac. La Roumanie était alliée des Allemands. Les Juifs roumain , ont donc eu le temps de comprendre ce qui se passait avant que leur tour ne vienne. Les communistes juifs roumains se sont organisés. Joseph est parti avec sa femme et sa belle-mère (ma grand-mère Miriam Glikson) et ses deux enfants se réfugier dans la région de Lyon. Aidé en cela, moyennant une rançon importante, par -devinez qui - la femme du chef de la milice du coin.(cela ne s’invente pas !)

Le second frère Albert (Anszel Leib) le tailleur s’est engagé dans la légion étrangère. Il a même réussi à sauver la vie de son capitaine lors d’une attaque de Stukas. Il a été fait prisonnier. Son beau-frère roumain l’a aidé à s’évader, puis lui a trouvé une planque à Montauban. De là, il s’est sauvé en Suisse avec sa femme sa fille et son fils encore bébé.

Quand Papa est revenu de déportation, il était squelettique. Mon père avait été raflé quand j’avais un an et demi. Je ne savais pas ce qu’était un papa, je me disais que c’était un peu comme une maman en plus costaud. Je ne m’attendais pas à voir quelqu’un d’aussi maigre. Pourtant il avait déjà grossi depuis sa libération du camp. Papa a sermonné plutôt énergiquement la nourrice pour ma sous-alimentation et le vol des colis de nourriture. Puis ils m’ont laissé chez elle le temps de se retaper par des vacances à Menton.

Papa avait miraculeusement retrouvé sa femme et son fils. Ce n’était pas le cas pour tous. Je me rappelle avoir visité, peu après guerre, un ami de Papa, compagnon de camp, Rotter. Un ancien lui aussi de la mine et peut-être du convoi 6. Les Allemands avaient tué sa femme et ses quatre enfants. Il s’était remarié et avait un enfant. Il vivait dans un appartement qui dégageait pour le gosse que j’étais, une odeur trop forte dont le souvenir m‘est resté. Finalement, ce survivant est mort deux ou trois ans plus tard, accablé par le chagrin et les suites physiques du camp. D’autres amis face à la perte de leur famille se sont laissé mourir pratiquement tout de suite. Ils ne figurent bien sûr pas dans le macabre décompte des « morts en déportation ». Ils sont morts de mort tout fait naturelle, c’est un fait absolument indiscutable.

Puis Papa a repris son métier de maroquinier. Ils avaient au début du mal à joindre les deux bouts, mais je n’ai jamais manqué de rien. Papa connaissait tous les métiers de la maroquinerie, modéliste, prototypiste, coupeur, riveur. Maman faisait la comptabilité de base et la gestion. Alors une certaine aisance est venue. Mon frère est né. Il y a eu des petits-enfants et des arrière-petits-enfants.

Papa est toujours souriant à 90 ans (en 2004).

Informations supplémentaires par Damien Bertrand-Forboteaux.

Témoignage filmé de Moshé GARBARZ auprès du United States Holocaust Mémorial Museum (USHMM) et disponible ici

https://collections.ushmm.org/search/catalog/irn516926,

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