Boruch Jablonka convoi 6 par son petit-fils Philip Zion

Avant guerre

Boruch Jablonka et Hélène (Chaja) Mojzeson étaient voisins, ils logeaient dans le même immeuble à Varsovie. Ils se marièrent le 5 janvier 1925.

Boruch Jablonka, fils de Hillel Jablonka et d’Anna Kwiat est né le 10 décembre 1907 à Radzyn en Pologne, était l'aîné d'une famille composée de cinq filles et de deux garçons. La famille vivait d'un petit atelier de confection.

Quant à Hélène Mojzeson, elle était au milieu entre deux frères. Son père tenait une affaire en France où ils arrivèrent en mai 1929 avec leur fille Rachel, à peine âgée de trois ans. Ils s'installèrent d'abord 64 rue Pixerécourt, dans le 20ème arrondissement à Paris  puis au 11 rue  Saint-Bernard dans le 11ème.

Deux autres enfants naquirent: Paulette, puis Raymond et les parents choisirent pour eux la nationalité française. En France, Boruch commença par travailler comme mineur. Plus tard, à Paris, il parvint à monter une petite affaire de confection à l'intérieur du deux-pièces familial. Il y avait là quatre aides qui coupaient sur la table de la maison, et cousaient sur une machine casée dans la pièce principale. Hélène s'occupait des commandes et des livraisons. Le mari et la femme se parlaient en yiddish, mais les enfants, eux, parlaient français. Cette famille n'appartenait en rien aux classes moyennes, mais relevait bien plutôt de la classe ouvrière. Quand le travail du jour était accompli, la table à couper redevenait la table du dîner. Tous les lits se trouvaient dans une unique pièce et les deux soeurs dormaient dans un lit pliant. Ils ne disposaient ni de salle de bains, ni d'eau chaude courante, les commodités se trouvaient sur le palier. Avec cela, la famille parvenait à subsister  par ses propres moyens et arrivait à se nourrir.

14 mai 1941

Boruch reçut un billet vert et se rendit dès le lendemain matin à la convocation. La nuit d'avant, sa femme et lui s'étaient longuement demandé s'il fallait ou non se rendre au Gymnase Japy. Mais comme lui avait peur, pour sa famille, des menaces contenues dans le billet vert, il y alla ce matin-là et fut embarqué pour Pithiviers. Il y demeura jusqu'à sa déportation par le convoi N° 6 du 17 juillet 1942.

La copie de sa fiche de prisonnier nous fut remise par les soins de Michlean Amir, archiviste au musée américain pour la mémoire de l'Holocauste à Washington. Le Livret de famille des Jablonka  portant mention du mariage ainsi que de la naissance des deux premiers enfants. Par ailleurs, l'acte de naissance de Paulette montre qu'elle jouit « de façon certaine » des pleins droits que confère la nationalité française.

Au camp de Pithiviers.

La famille parvint durant l'été 1941 à aller voir Boruch à Pithiviers. Sa femme s'y rendait une fois par semaine, en train à partir de Paris. Les fermiers qui vivaient à proximité du camp faisaient du marché noir. Elle parvenait ainsi à se procurer de la viande et du pain pour lui, sans avoir à utiliser ses tickets de rationnement. Même les enfants purent voir plusieurs fois leur père dans le camp.

La canne sculptée

Pendant son incarcération, Boruch, a sculpté une canne, un genre de bâton de marcheur. A l'occasion d'une visite, il fit cadeau aux enfants de cette canne et son fils, mon oncle, l'a toujours conservée. C'est une pièce de bois dans laquelle s'encastre une poignée. Boruch l'a décorée de l'initiale de son nom «  J » ; il a également gravé une rainure qui fait le tour de la poignée. Sur le manche, il a aussi gravé " Camp de Pithiviers", la date de son arrestation 14 mai 1941, et il a ajouté une fleur de part et d'autre de la date.

A Pithiviers, Boruch avait l'autorisation de travailler à l’extérieur et c'est ainsi qu'il travailla dans les champs de betteraves et ensuite à la sucrerie.

Boruch glissait en douce des papiers dans les sacs de linge que sa femme apportait et remportait; c'est ainsi que, bien des années plus tard, celle-ci parla d'une lettre dans laquelle Boruch exprimait sa peur que la famille ne soit, elle aussi, arrêtée. Mais il disait également la confiance qu'il ressentait envers sa femme pour qu'elle parvienne à faire face au péril. En quoi il a eu raison puisque toute la famille en réchappa, de justesse.

Les circonstances de la mort de Boruch à Auschwitz demeurent inconnues.

(Traduction des lignes écrites sous les copies de l'acte de disparition et de la carte de déporté politique : A la place d'un certificat de décès, les autorités françaises fournirent une attestation de la déportation de Boruch.).

Le salut des autres membres de la famille.

Le 16 juillet 1942, premier jour de la rafle du Vel d'Hiv, Hélène, à son accoutumée, s'était levée très tôt. Elle se levait vers 4 ou 5 heures pour aller au travail. Elle aperçut les camions remplis de soldats et de  policiers qui avançaient dans les rues pour ramasser les Juifs, femmes et enfants compris.

Elle rentra vite à la maison pour réveiller les enfants et les habiller, puis elle les envoya chez un voisin qui habitait tout à côté, au 13 de la rue Saint-Bernard. Elle fila seule, de son côté, chez une cousine qui logeait à 1 km et demi de là, rue du Chemin Vert. La police était déjà venue pour l'arrêter, mais comme cette cousine était dotée d'un bébé de six mois, elle avait échappé à l'arrestation. La police avait annoncé qu'elle reviendrait plus tard sans préciser davantage. Hélène comprit que ce « plus tard » devait vouloir dire que ce ne serait pas pendant la rafle. Elle repartit donc rue St Bernard pour prendre ses enfants et les amener rue du Chemin Vert afin de les y cacher. Elle arriva au moment précis où les arrestations sévissaient dans son propre immeuble.

Voici le témoignage d'Hélène sur ce qui se passait alors qu'elle retournait chez elle :

« Au moment où je revenais, je demandai aussitôt : "Où est Rachel ?" (l'aînée). La concierge répondit : "Madame Jablonka  Rachel est allée chez Micheline (la voisine). Ne montez surtout pas, ils sont à votre porte, ils sont chez vous, ne montez pas, allez chez Micheline et partez avec les enfants ».

Je vis que la rue était pleine de gens, pleine de policiers. Je pris les enfants et nous partîmes chez la cousine. Les trois enfants pleuraient. Il y avait des Allemands partout. J'avais une voisine qui avait quatre enfants. Ils l'ont emmenée  avec ses enfants, serrant sa blouse contre elle pour montrer qu'elle n’avait rien d’autre sur elle. Je suis partie tel quel, sans même une paire de chaussures, sans rien pour changer les enfants. »

La famille, dépourvue de tout, avait désormais à survivre. Leur appartement ayant été lourdement scellé, impossible d'y retourner. Ils avaient tout perdu. Boruch, avait toujours pris des photos de ses enfants. L'appartement était rempli de tas de photos, de leur vie, à tous  et elles ont été perdues, elles aussi.

La mère et les enfants se cachèrent avec la cousine, rue du Chemin Vert, pendant environ sept semaines. Ils essayèrent à deux reprises de passer la ligne de démarcation. La première fois, ils avaient décidé de séparer leur sort : les enfants d'un côté, la mère de l'autre, prendraient des voies différentes pour se retrouver après. Un passeur devait s'occuper des enfants mais les gendarmes refusèrent de laisser passer la ligne au train. La mère devait essayer de son côté, en voyageant avec une de ses cousines chargée d'un bébé. La cousine au bébé parvint à se faufiler dans le métro bondé mais Hélène, bien que mince et débrouillarde, ne parvint pas à se frayer un chemin dans la foule. La police arrêta la cousine dans le métro, fit descendre tous les Juifs du compartiment et les envoya dans un camp. Hélène retourna la mort dans l’âme à l'appartement dans lequel la famille se cachait, pensant que les enfants étaient perdus sans elle, et voilà qu'au contraire le passeur arrivait avec eux. La chance voulait qu'ils soient de nouveau ensemble.

A la seconde tentative, le passeur parvint à les conduire en zone libre, en passant près de Vichy. De là, ils se rendirent en train à Toulouse. Les cartes d'identité des deux enfants étaient françaises puisqu'ils étaient nés à Paris. La carte de la mère la déclarait, par erreur, française, elle aussi mais celle de l'aînée, née à Varsovie, la déclarait polonaise. Le train aussi était dangereux, les Allemands contrôlaient les identités. Rachel, qui réfléchissait vite, eut la présence d'esprit de sortir sa carte de rationnement, qui ne mentionnait pas la nationalité pendant que les autres montraient qu'ils étaient bien français. C'est ainsi qu'ils échappèrent à l'arrestation dans le train.

Il y avait un lointain cousin à Toulouse qui vivait dans une ferme. Ils purent s'y installer jusqu'en novembre 1942. A ce moment-là, le maire, ou quelque autre autorité locale, vint les avertir qu'il n'y avait plus de sécurité pour les Juifs à cet endroit. La mère et les enfants partirent pour Font-Romeu où ils retrouvèrent d'autres Juifs qui cherchaient à fuir. Ils formèrent un groupe, et la nuit du 23 au 24 décembre 1942, franchirent à pied les Pyrénées en allant de Bourg-Madame, en France, à Nuria, en Espagne, ce qui fait environ 24 Km. Ils atteignirent  ensuite Barcelone où le J D C (Jewish Joint Distribution Committee) ainsi que le Bureau d'aide à l'immigration juive (Hebrew Immigrant Aid Society) les secoururent.

La copie ci-jointe, du document concernant la famille Jablonka, conservée par le J D C de Barcelone, a été fournie par les soins de Michlean Amir, archiviste au musée américain du mémorial de l'Holocauste à Washington.

A Barcelone, le J D C prit en charge les deux plus jeunes, c’est-à-dire ma mère, alors âgée de 12 ans et son frère de 9 ans. Ils furent évacués par le train jusqu'à Lisbonne, d'où ils prirent le bateau, le Serpa Pinto, pour l'Amérique le 8 juin 1943. Quant à l'aînée alors âgée de 16 ans,  elle était trop « vieille » pour relever du programme de sauvetage des enfants. Elle resta donc avec sa mère à Barcelone jusqu'au 18 janvier 1944,  date à laquelle elles partirent pour Haïfa sur le Nyassa.

C'est à la fin de 1945 que la famille finalement fut réunie aux U S A. Hélène vécut jusqu'à 95 ans. Les trois enfants sont toujours en vie.

Plus d'informations ?

Déportés liés à ce document

Laisser un commentaire